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LE FEUILLETON, LE MONDE, 28 avril 1995

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TOUS NEVROPATHES

Les théories du chaos sont à la mode depuis une dizaine d'années. Pas seulement chez les mathématiciens, les logiciens et les savants des sciences " dures " sur le territoire desquels elles sont nées, mais, désormais, chez des sociologues, des plasticiens, des économistes et des critiques littéraires qui en font un usage gourmand (1). On voit bien ce qui les séduit, les " littéraires " : voilà un siècle qu'ils étaient acculés à la défensive par le déterminisme scientifique, un siècle qu'ils défendaient les droits menacés du Singulier, de l'Obscur, du Confus, face au rouleau compresseur de savants qui avaient décidé de mettre de l'ordre partout et d'éclairer les moindres recoins. Et voilà que des sciences les plus pointues, les plus sophistiquées parvient ce merveilleux message : il y a du désordre, de l'indéterminable, des conséquences qui ne sont pas proportionnées aux causes, des régularités qui se révèlent irrégulières. Plus même : le chaos est présenté comme une condition du bon fonctionnement de l'organisme vivant. Le désordre n'est pas une crise de l'ordre mais sa condition d'existence. Et les mathématiciens qui n'ont jamais cessé d'être des poètes emploient des concepts qui font rêver : " attracteurs étranges ", " effets papillons ", " objets fractals ". Comment n'être pas fasciné par ce coup de théâtre ?

Certains ont donc foncé dans cet espace de vertige qui s'ouvrait aux aventures de l'esprit. Sans toujours voir les dangers qu'il y avait à transplanter les concepts d'une science hors de son champ d'origine. A vouloir appliquer sans précaution les théories du chaos à l'économie, à la sociologie ou à l'histoire, on risque au mieux de développer de jolies métaphores et de ne rien théoriser d'autre que l'impuissance à prévoir et à agir. Autre chose est de saisir, comme l'ont toujours fait les artistes, une approche du réel proposée par des sciences et de l'intégrer à une pratique esthétique. James Ellroy offre un exemple singulièrement puissant de ce que peut être une littérature du chaos.

Sa carrière d'écrivain est déjà singulière, à la fois linéaire et marquée par de profondes ruptures. Il débute, en 1981, dans le roman policier de facture presque classique et dans l'autobiographie hurlante Brown's Requiem, Clandestin et enchaîne sur une trilogie criminelle déjà plus complexe. Lune sanglante, A cause de la nuit et La Colline aux suicidés forment un systême dont l'unité problématique est comme suspendue aux aléas de la psyché déglinguée de leur héros, Lloyd Hopkins, un flic ˆ la recherche de son propre centre de gravité. Puis, tout en empruntant toujours les routes du polar et du thriller, Ellroy entreprend d'écrire l'histoire américaine des années 50, celle du maccarthysme et de la corruption généralisée, dans un ensemble littéraire éclaté entre quatre pôles : Le Dahlia noir, Le Grand Nulle Part, L. A. Confidential et White Jazz. A cet éclatement du récit chacun des livres est composé d'éléments qui ne peuvent prendre tout leur sens (ou tout leur non-sens) qu'en corrélation avec des séquences disposées dans les autres livres s'ajoute, dans White Jazz notamment, une explosion du style narratif qu'Ellroy pousse parfois jusqu'aux limites du lisible. Joyce et Céline investissent le territoire du roman noir et en pulvérisent les frontières. Monologues intérieurs, bousculades chronologiques, déferlements d'images de plus en plus heurtées, brutales, comme échappant aux règles des enchaînements logiques pour n'exister plus que par leur violence propre. Les admirateurs d'Ellroy eux-mêmes avouaient y perdre leur américain.

American Tabloïd inaugure une nouvelle trilogie, Underworld U. S. A., une contre-épopée de l'ère Kennedy. Ellroy inscrit son roman dans le contexte politique du moment, celui d'un revival du mythe kennédien censé donner une consistance à la présidence de Clinton. " La nostalgie de masse fait chavirer les têtes et les coeurs par son apologie d'un passé excitant qui n'a jamais existé. Les hagiographes sanctifient les politiciens fourbes et trompeurs, ils réinventent leur geste opportuniste en autant de moments d'une grande portée morale. (...) Jack Kennedy a été l'homme de paille mythologique d'une tranche de notre histoire particulièrement juteuse. Il avait du bagou, il dégoisait des conneries et arborait une coupe de cheveux de classe internationale. C'était le Bill Clinton de son époque, moins l'oeil espion des médias envahissants et quelques poignées de lard. " Cette démystification appuie une leçon de morale politique nationale, énoncée, comme il se doit, dans des termes bibliques : il n'y a pas de " chute " de l'Amérique pour la simple raison que " l'Amérique n'a jamais été innocente ". Il est impossible de perdre ce qu'on n'a jamais possédé.

Alain Boutrot dans L'Invention des formes, où il évoque certaines structures chaotiques, écrit : " Si en règle générale, le comportement du tout régit celui de la partie, dans des situations exceptionnelles, aux points de bifurcation, la partie parvient ˆ l'emporter sur le tout (2). " James Ellroy fait de ces exceptions sa règle littéraire, sa manière de raconter comment l'histoire se fait. Soit les cinq ans du 22 novembre 1958 au 22 novembre 1963 qui séparent l'arrivée de Fidel Castro aux portes de La Havane de l'assassinat de Kennedy à Dallas. Il y a cent manières linéaires de dessiner cette tranche de temps, du point de vue américain. On peut croiser les biographies des principaux acteurs, peindre des paysages sociaux, décrire des rapports de forces ˆ l'intérieur et à l'extérieur des Etats-Unis, mener des enquêtes sur les institutions, les complots, les antagonismes religieux, politiques, géographiques, culturels. Et écrire avec tout cela des histoires qui, à défaut d'être vraies, offriront une certaine cohérence. Mais cette cohérence, dit Ellroy, est naïve, simplificatrice, et donc mensongère et mystifiante. Elle justifie rationnellement l'insupportable, le monstrueux, le criminel. Il faut rendre l'histoire de l'ère Kennedy au chaos. " L'heure est venue de jeter la lumière sur quelques hommes qui ont accompagné son ascension et facilité sa chute. Il y avait parmi eux des flics pourris, des artistes de l'extorsion et du chantage ; des rois du mouchard téléphonique, des soldats de fortune, des amuseurs publics pédés. Une seule seconde, leur existence eût-elle dévié de son cours, l'histoire de l'Amérique n'existerait pas telle que nous la connaissons aujourd'hui. " On croirait entendre Edward Lorenz, l'auteur de L'Essence du chaos, affirmant que les battements d'ailes d'un papillon, dans une ”le des Antilles, peuvent provoquer ˆ plus ou moins longue échéance une tempête sur les côtes de Bretagne. Petites causes et effets énormes. Les petites causes dans American Tabloïd, s'appellent la folie mégalomane, raciste et hygiéniste, d'Howard Hughes, la boulimie sexuelle de John Kennedy, l'obsession anti- rouge d'Edgar Hoover, le patron du FBI, les liens anciens de Joe Kennedy, le père, avec la mafia des trafiquants d'alcool, la brutalité sanglante de Jimmy Hoffa, le chef syndicaliste lié à la pègre. Dans la météorologie des cyclones selon Ellroy, elles constituent des turbulences qui génèrent d'étranges combinatoires. Ailleurs, l'ordre crée le désordre, selon des logiques tordues qui échappent à tout contrôle : la Mafia appuie les forces anticastristes dans l'espoir de récupérer ses casinos de La Havane nationalisés par Castro ; elle reçoit donc le soutien de la CIA, qui, par ailleurs, organise le trafic de drogue afin de financer certaines de ses opérations clandestines ; mais les rois de la pègre, menacés par le militantisme purificateur de Robert Kennedy, le ministre de la justice, trouvent aussi appui auprès du FBI, qui s'accommode mieux de la grande criminalité que de la subversion d'une poignée d'illuminés marxistes.

Aux couples simples amis/ennemis, bandits/police, gouvernement/opposition, honnêtes/corrompus, extrémistes/modérés, racistes/antiracistes se substituent donc d'improbables et instables équations où se combinent des éléments antagonistes, où se dessinent des boucles, où se produisent d'imprévisibles chocs en retour, sans qu'on puisse toujours discerner ce qui appartient au hasard, à l'aléatoire ou à une rationalité encore dissimulée qui aurait commandé que l'invasion de la baie des Cochons tourne au désastre pour les Etats-Unis, que la marée de la drogue submerge le pays et que John Fitzgerald Kennedy tombe à Dallas sous les balles d'on ne sait trop qui, trois ans à peine après que son père lui eut acheté la Maison Blanche.Pour écrire ce gros livre déraisonnable, Ellroy s'est contraint à en rabattre un peu sur ses audaces esthétiques. La complexité de sa mise en scène a accaparé son énergie novatrice, et nul ne s'en plaindra. Il reste le meilleur de son style, cette manière de lancer les phrases en mitrailles en confiant à l'ensemble de la salve, balles perdues comprises, le soin d'atteindre le but. Souvent le lecteur suffoque, tant les impacts sont rapprochés ; il a l'impression d'être branché sur le système nerveux d'un épileptique. Chaque phrase n'est pas enchaînée à celle qui la précède et à celle qui la suit mais séparée d'elles par un infime temps d'arrêt. Le temps d'un choix, le temps d'une hésitation, comme si le livre, à chaque instant, pouvait bifurquer et s'engager sur une tout autre trajectoire, dans un tout autre désordre.

AMERICAN TABLOID de James Ellroy. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Freddy Michalsky, Rivages, 750 p., 149 F.

(l) Voir à ce propos le numéro 12 de la revue Théorie-littérature-enseignement consacré à " Littérature et théorie du chaos " (Presses universitaires de Vincennes. Distribué par CID, 131, bd Saint-Michel, 75005 Paris. 256 p. 110 F) et l'article de Gilles Châtelet dans le numéro de mars-avril des Temps modernes intitulé : " Du chaos et de l'auto-organisation comme néo-conservatisme festif ".

(2) Odile Jacob, 1992.

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