Cecile Thibault
L'auteur du "Dahlia noir" remet la sauce avec "American Tabloïd", faisant du mythe de l'Amérique heureuse des années Kennedy un tas de cendres malodorantes, C'est qu'avant de devenir "N-O-R-M-A-L" ce trublion a traversé l'enfer des junkies et des taulards. Depuis ce jour de I958 où 1'on retrouva sa mère dans un terrain vague. Assassinée…
La foule piétine. La file s'étire. Elle déborde l'entrée du Virgin Mégastore, bloque le large trottoir des Champs-Elysées. Mick Jagger ? Patrick Bruel ? Elton John ? Prince ? Non. James Ellroy.
Oui. Un écrivain. Au rayon librairie du magasin, calé entre deux piles de son dernier roman, American Tabloid (éditions Rivages), James Ellroy lance de grands sourires moustachus, salue, écoute, échange trois phrases, signe ses vieux bouquins cornés, précieusement apportés par leurs propriétaires, et aussi plus de 400 exemplaires de son nouveau pavé — 744 pages, pas moins. A chaque fois, l'auteur du Dahlia noir barre les pages de garde de sa curieuse écriture en lettres capitales. A la chaîne. Patiemment. Quatre heures durant. Il prend même le temps de sortir sur le trottoir pour avertir ceux qui attendent encore : qu'ils ne s'inquiètent pas. Il ne partira pas avant que chacun ait eu sa signature. Il lèvera le stylo à 9 heures du soir. Fourbu mais heureux. On le croit quand il dit « J'aime mes lecteurs. J'adore les rencontrer. Je leur dois tout. C'est parce qu'ils achètent mes livres que je peux continuer à écrire. » Surprise. Ainsi James Ellroy, auteur de polars particulièrement torturés, est un homme aimable et chaleureux ? Depuis Lune sanglante, paru en France en 1987, et, surtout, Le Dahlia noir, publié l'année suivante, on a découvert son univers de tueurs pervers et de flics obsédés, de filles dépravées et de politiciens pourris, de détectives minables et de gangsters déglingués. A moins qu'il ne s'agisse de tueurs obsédés, de flics dépravés, de filles pourries et ainsi de suite. A chaque phrase, les mots explosent comme une mitraille. A chaque paragraphe, le récit est haché par l'urgence A chaque chapitre, les personnages sont tordus, submergés par des machinations incontrôlables A chaque livre, la boue du crime et de la corruption éclabousse un peu plus.
Jusqu'à présent, Ellroy dressait une fresque furieuse et nauséabonde de Los Angeles en Babylone du XXe siècle. Avec American Tabloid, il vient d'ouvrir le premier volet d'Underworld USA, une trilogie qui s'attaque, cette fois, à l'Amérique tout entière. De 1958 à 1973. De l'Amérique radieuse et triomphante qui va élire, Kennedy à celle qui s'extirpe lamentablement du bourbier vietnamien. Sauf qu'il ne va pas jouer les violons de l'innocence perdue. Prologue prometteur "[…] La nostalgie de masse fait tourner les têtes et les cœurs par son apologie d'un passé excitant qui n'a jamais existé. Les hagiographes sanctifient les politiciens fourbes et trompeurs, ils réinventent leur geste opportune en autant de moments d'une grande portée morale. […] L'heure est venue de démythifier toute une époque et de bâtir un nouveau mythe depuis le ruisseau jusqu'aux étoiles. L'heure est venue d'ouvrir grands les bras à des hommes mauvais et au prix qu'ils ont payé pour définir leur époque en secret."
Au bar de l'hôtel Raphaël, dans le 16e arrondissement de Paris, Ellroy détonne. Grande silhouette un peu pataude en chemise hawaïenne et baskets blanches dans la pénombre feutrée. Davantage l'air d'un touriste du Midwest qui aurait perdu son groupe en route pour la tour Eiffel que d'un valeureux pourfendeur des mythes contemporains. On pense à la folie et au désordre, à l'ambition démesurée et aux haines meurtrières qui traversent ses livres comme autant de décharges électriques. Et on croise son œil doux derrière ses lunettes rondes. "Je mène la vie dont rêve tout Américain très moyen. Je vis sur la côte Est, dans une banlieue chic du Connecticut, avec ma femme et mon chien. Je suis l'incarnation du bonheur de l'Amérique Wasp, blanche, anglo-saxonne et protestante." Il écarquille les yeux et scande : "Normal. N-O- R-M-A -L."
FANTÔMES
Mais le type si normal a d'abord ressemblé à certains personnages de ses romans. Largué, paumé, abîmé depuis l'aube de son existence. Gamin à la dérive d'un couple qui se déchire — il est beau parleur et cavaleur, elle est alcoolique et fantasque — puis se sépare. Jusqu'au 20 juin 1 958. Cette nuit-là, Geneva Hilliker Ellroy, sa mère, est étranglée par un inconnu dragué dans un bar. On retrouve son corps au matin, abandonné au bord d'un terrain de sports d'El Monte, une banlieue crasseuse de Los Angeles où elle venait d'emménager. L'enquête de police ne mènera à rien. Le meurtre restera irrésolu (aujourd'hui, trente sept ans plus tard, l'écrivain a décidé de reconstituer l'enquête, avec l'aide d'un policier à la retraite, et d'en faire le sujet de son prochain livre, My Dark Places, une autobiographie "pour en finir avec les fantômes"). Dans l'esprit de l'enfant de 10 ans, l'énigme se superpose à une autre, l'affaire du Dahlia noir, un fait divers particulièrement sordide qui passionne l'Amérique de l'après-guerre : le meurtre d'Elizabeth Short, une jeune femme de 22 ans dont le cadavre violé, torturé et mutilé a été découvert à l'intersection de Norton et de la 39'Rue, dans les quartiers nord de LA.
Le jeune garçon va s'installer chez son père en bordure de Hollywood. Pendant qu'Ellroy senior court le jupon, Ellroy junior trompe l'ennui en visitant les maisons du voisinage. Il fouille les placards, vide les frigos et regarde la télé des autres. Il a 17 ans quand son père meurt d'un ulcère et lui laisse, pour tout héritage, 169 dollars et un dernier conseil ; « Essaie de te taper toutes les serveuses. » Commence une vie de zonard solitaire. "Je dormais comme un clochard dans les jardins publics, défoncé à la benzédrine. Je me masturbais des journées entières à reluquer les pin-up de Play-Boy. Je faisais des casses minables. Je me faisais choper par la police, j'allais en prison, je ressortais, j'y retournais… En cellule, je devais me défendre contre les gros durs, les pédés et les travelos qui me sautaient dessus. Une fois je me suis même retrouvé enfermé avec les dingos. »
La dégringolade dure plus de dix ans, jusqu'aux complications pulmonaires et au delirium tremens. Il est caddy dans un golf chic des Etats-Unis ("Les autres caddies étaient des ravagés dans mon genre, la boisson, la drogue, le jeu… tout."). Pour sauver sa peau, il décide de décrocher. "Je voulais écrire. Je voulais avoir une vie, enfin." Il s'étire un peu sur le canapé de velours et sèche un fond de Perrier d'une lampée goulue. "Aujourd'hui, plus une goutte d'alcool. Plus de drogue. Plus une cigarette. Tout ça, c'est de l'histoire ancienne."
Quand il commence à écrire, à l'âge de 30 ans, en 1978, James Ellroy puise dans ses souvenirs. Brown's Requiem (1981) met en scène un caddy vagabond. Clandestin (1982) évoque l'assassinat de sa mère. Sans parler du Dahlia noir (1987) où l'on trouve l'histoire d'un flic littéralement obsédé par ce fait divers qui a hanté son enfance. "Certains s'imaginent que je fais des polars parce que j'ai eu cette vie-là. D'accord, j'ai connu des trucs dingues. Mais je n'ai jamais été un caïd. Ceux qui me prennent pour un vrai dur se trompent. Je n'étais qu'un crétin minable. D'ailleurs, ce n'est pas parce que j'écrivais des histoires réalistes que mes premiers livres ont marché. Au contraire c'est parce qu'ils touchaient à des fantasmes profondément enfouis. Je pense que toute cette violence, toutes ces angoisses reflètent une part cauchemardesque en moi. Et que beaucoup de gens ont retrouvé là la face cachée d'eux- mêmes."
A Paris, en 1987, François Guérif, fondateur de la toute jeune collection Rivages noir, reçoit trois livres d'Ellroy par l'intermédiaire d'une agence. "J'ai été stupéfié par le début de Lune sanglante, la façon dont il racontait les émeutes de Watts à Los Angeles… Il parlait de la violence d'une façon radicalement différente et complètement terrifiante. On voyait ça au cinéma, jamais dans les bouquins. C'était un style à faire dresser les cheveux sur la tête." Guérif signe pour les trois livres.
Lourd investissement. Et, tout de suite, sueurs froides. Le traducteur pressenti refuse le livre : "raciste". "facho". Un autre, Freddy Michalski, s'y colle. Le livre parait.
CHIEN ENRAGÉ
Silence prudent de la critique. Rompu, dans Libération, par un article enthousiaste de Jean- Patrick Manchette, auteur de polars lui-même (Le Petit Bleu de la côte Ouest) et peu suspect d'accointances avec l'extrême droite : "Aussi bien [Ellroy] met-il en scène dans le dérèglement des consciences et la brutalité des actions une violence qui approche l'insupportable, sauf que l'invention stylistique brise chaque fois notre envie de vomir en prenant au dépourvu, chaque fois qu'il le faut, notre esprit et notre estomac." C'est en France avant les Etats-Unis, qu'Ellroy acquiert sa notoriété (Comme c'est en France qu'on a reconnu Dashiell Hammett ou Horace MacCoy", dit François Guérif). Il devient vite la meilleure vente de Rivages Noir. Réédition après réédition, Le Dahlia noir a dépassé aujourd'hui les 100 000 exemplaires vendus.
"Chien enragé du polar", "Dostoievski du roman noir" "écrivain carnivore"… Les journaux font de la surenchère. Le malaise persiste, surtout dans le milieu des auteurs de polars. "Ça pue le fasciste", murmure le chœur des détracteurs gauchistes. (Et lui : "Ça tombe bien, je n'ai jamais pu encadrer les beatniks."). Robert Deleuse. l'un des multiples encyclopédistes du roman policier, affirme, en substance, que les amateurs d'Ellroy ont pour dénominateur commun la médiocrité d'esprit. "Je suis comme Hitchcock. Je pense qu'il ne faut pas trop de coups de cymbales", glisse l'écrivain Didier Daeninckx, circonspect devant tant de violence. François Guérif, éditeur comblé et serein, rétorque que le roman noir, comme le film noir, fouille justement les zones d'ombre. Et cite le réalisateur Alain Corneau : "L'ambiguïté, Dieu merci."
"Je suis politiquement très incorrect", proclame de son côté James Ellroy, content de lui. Ses personnages sont sadiques, macho, homophobes, misogynes ? Et alors ? "Je n'ai pas forcément de la sympathie pour eux. Certains sont même de sacrés trous du cul. On fait trop vite les amalgames. Et puis, ils ne sont pas monolithiques : dans Le Grand Nulle Part un des flics se découvre homosexuel en enquêtant sur des meurtres d'homosexuels. J'aime la façon dont les personnages vont bouger. Ceux qui me touchent le plus sont ceux qui touchent le fond et qui vont remonter la piste. Comme Ward Littell, dans American Tabloid : un type pourri par l'alcool qui décide de s'en sortir. Moi, je suis passé par là.
J'ai eu une seconde chance. Je pense que tout le monde devrait avoir une seconde chance. Mais je n'ai aucun respect pour les types qui ne se battent pas."
Aujourd'hui, sa vie ressemble à un prospectus pour les joies de la vie banlieusarde. Entre l'écriture (à la main et en grosses lettres capitales, toujours), les heures de gymnase (au moins deux heures par jour) et un amour quasi gâteux pour son chien. "Je suis obsédé par le travail. J'ai assez perdu de temps comme ça." Pas le temps, pas l'envie d'autre chose. "Je suis marié avec une femme merveilleuse et intelligente. Ce bonheur m'enveloppe et me porte. Je vis dans ma bulle. Le reste…" Il lit peu les journaux, regarde peu la télévision, sauf les matchs de boxe, n'est pas allé au cinéma depuis un an et demi. Proclame que Martin Scorsese serait à peu près le seul réalisateur digne d'adapter ses romans. Au nom de Quentin Tarantino, il rugit : "J'ai détesté Réservoir Dogs et je n'ai pas vu Pulp Fiction. Je pense qu'il n'est pas capable de raconter une histoire complexe. Mais s'il allonge l'argent, il aura les droits."