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A L'EGAL DES HEROS, LE MONDE, 11 NOVEMBRE 1988

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Depuis que l'écrivain Jean-Patrick Manchette a apporté sa caution à James Ellroy, en qualifiant Lune sanglante d'un des plus remarquables romans noirs de la décennie ", le romancier américain rafle attention et curiosité en France. Deux fois primé au dixième Festival du roman et du film noirs de Grenoble pour le Dahlia noir, il s'est imposé comme une évidence incontournable du roman policier.

Brown's Requiem, son premier roman, le cinquième à être publié par les éditions Rivages, ne possède ni la séduction lyrique ni le souffle de Lune sanglante ou du Dahlia noir. D'une facture plus classique, bien qu'incroyablement violent, il retrace les aventures d'un ancien " flic merdique, la honte du service " qui admet lui même qu'il était " un flic minable ". Fritz Brown, un Germanique brun au visage rougeaud, récupère sans ménagement des voitures impayées. A côté de cette activité, gentiment lucrative, il s'offre pour des raisons fiscales une façade de détective privé. Cette astuce comptable l'entraine dans une enquête de trois cent cinquante pages serrées, où l'action incessante s'épuise parfois dans une longue poursuite dont les autres romans font l'économie.

Les récits de James Ellroy peuvent se résumer arbitrairement aux obsessions de ses personnages. La morale dans ce qu'elle a d'exigu y semble tout aussi incongrue que déplacée. Ils contiennent en filigrane une haine glacée pour l'Amérique. " Les devantures de cette avenue noyée de smog mettent en scène les exemples de tous les projets, tous les rêves, tous les attrape-nigauds que l'esprit américain fatigué peut concevoir. C'est au-delà du tragique, au-delà du vulgaire, au-delà de la parodie. C'est l'innocence suprême ", rumine Fritz Brown en parcourant le Ventura Boulevard de Los Angeles. Innocence, pureté et mission constituent la panoplie de base des psychopathes ou criminels de James Ellroy. Ce que Fritz Brown, sorte d'épure des héros à venir, exprime de manière un peu fruste: " Elle verra alors les côtés plus stables de l'amoureux de beauté qu'il y a en moi. " Les autres, tel Bucky Bleichert dans le Dahlia noir, le formulent avec une ambition toute autre: " C'était elle qui avait brisé la plupart des vies qui m'étaient proches, c'était elle, cette devinette faite femme, dont je voulais tout découvrir. C'était là mon but ultime, enfoui si profond que je le sentais ancré dans ma chair. "

Si Brown's Requiem présente toutes les assurances d'un récit chronologique, James Ellroy excelle pourtant dans l'utilisation de narrations aux structures tout aussi hallucinées que les errances mentales et affectives de ses personnages. Cette aptitude explique qu'il parvienne à subjuguer, tout en les agaçant, bon nombre de lecteurs. Les époustouflants prologues de Lune sanglante et du Dahlia noir jouent, sur plus de cent pages, le rôle d'antichambre d'un récit. Sans eux l'histoire subsisterait amputée d'un contexte qui leur donne une dimension inédite propre à arracher au lecteur l'indicible plaisir de n'avoir jamais lu cela. D'une certaine manière, les policiers du Dahlia noir sont moins à la recherche du meurtrier de Betty Short qu'à la conquête d'un prodigieux personnage secondaire, Kay. Aussi, le roman dérape-t-il en digressions alimentant des récits clandestins qui s'écrivent dans les marges. Brown's Requiem montre sans ambages qu'en choisissant " ceux qui suivent une autre route que les braves gens... les romantiques anachroniques qui se sentent mal à l'aise dans les années 80 "

James Ellroy a aussi choisi de solliciter chez le brave lecteur ce qui croupit d'envies démesurées. Ses romans, où les pulsions se combinent selon une trinité classique: sexe, argent et puissance flattent le lecteur en lui permettant de vivre à l'égal de héros qui ont rejeté le carcan d'une civilité chèrement acquise. Les velléités de rejet du lecteur se muent en un trouble intéressé. Il craint que la partie tarée qui sommeille en lui, et à laquelle il a accordé quelques pages de liberté, refuse de réintégrer l'habitacle policé de l'être civilisé, aux éventuelles bonnes manières: il n'est pas simple d'en sortir indemne.

(Brown's Requiem, de James Ellroy, traduit de l'américain par Freddy Michalski, Rivages " Noir ", no 54, 350 p., 49 F.)

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