Jean-Pierre Deloux, Polar Hors Série Spécial Ellroy, pp. 124-141
C'est bien connu, les trois mousquetaires étaient quatre. De même, l'ensemble constituant Le Quatuor de Los Angeles devait au départ, nous l'avons vu précédemment, se limiter à une trilogie. Il n'en fut rien, et ce corpus comprend aujourd'hui, pour l'auteur, quatre volumes : Le Dahlia noir, Le Grand Nulle Part, L.A. Confidential et White Jazz, dont la pierre angulaire est le LAPD avec certains protagonistes récurrents et des (anti) héros différents, ce qui n'était pas le cas de la trilogie, tournant totalement, elle, autour du personnage de Lloyd Hopkins.
Cependant, nous estimons qu'il s'agit davantage d'un quintette que d'un quatuor. En effet, si l'on ne peut y rattacher Brown's Requiem dont le héros, certes ancien flic, est un détective privé, il faut considérer Clandestin, deuxième roman de l'auteur, écrit avant Lune sanglante, comme faisant partie intégrante du Quatuor, dont il est pour le moins, à nos yeux, le prélude. Ne serait-ce que par ses thèmes, que l'on retrouvera dans le corpus ; l'apparition d'une figure dominante du Quatuor : celle du « légendaire » et crapuleux Dudley Smith, lieutenant à la Criminelle ; l'action qui se déroule dans le Los Angeles des années cinquante, et le fait que Clandestin est, d'une certaine façon, l'esquisse du Dahlia noir.
Portrait de policier en jeune chien
Frederick U. Underhill, matricule 1647, est agent de patrouille pour le secteur de Wilshire. C'est un joueur de golf acharné (manière de clin d'œil à Brown's Requiem) et redoutable qui le pratique comme un art martial et une philosophie orientale. C'est également un grand amateur de femmes, un dragueur nocturne qui ne s'attache qu'une nuit à des femmes aussi solitaires que lui. C'est encore un jeune homme à la fin de sa jeunesse mais toujours à la découverte de l'existence et en quête des Merveilles, des faits extraordinaires qui peuvent constituer parfois la vie d'un policier. Chaque nouvelle découverte étant pour lui, comme pour Dylan Thomas, « une aventure et un baptême. » C'est aussi un policier ambitieux et arriviste pressé de brûler les étapes de sa carrière, tout comme il brûle sa vie. Ce n'en est pas moins, comme toutes les grandes figures de James Ellroy, un homme à la recherche de sa vérité, de sa maturité et d'une sorte de sérénité que seules les épreuves qui forgeront son caractère et tremperont son âme pourront lui apporter.
Petit frère aîné du « grand » Lloyd Hopkins, qu'il annonce, Freddy Underhill pourrait reprendre à son compte certaines des pensées de ce dernier, ritournelle infinie des âmes perdues ellroyennes : « Reliez au présent chacun des moments clés de votre existence passée, vous vous rendrez compte que vous vous trouvez à l'endroit même où vous vous trouviez quatre, huit, seize ans auparavant, traquant des démons trop retors pour être qualifiés d'humains mais par trop désespérés pour ne pas être, engagé dans une poursuite parfois féconde, d'autres fois stérile, toujours à l'affût de la haine et de la terreur, rendant une justice équivoque, vous livrant corps et âmes à des révélations qui s'avéraient aussi éphémères qu'était permanent votre désir de les découvrir. »
Depuis Lovecraft et Lord Dunsany, nous savons que Démons et Merveilles ne sont nullement antithétiques, ils sont seulement les côtés pile et face d'une même entité, aux apparences relatives et aux visages aussi innombrables que parfois innommables ; la vérité que finira par comprendre Frederick Underhill.
Pour lui, tout commence avec la fin de sa jeunesse quand son coéquipier et ami Walter « la Félure » (un policier golfeur poète et alcoolique qui ne manque pas de renvoyer aussi bien à Walter, l'ami de Fritz Brown, qu'à Lee Blanchard, l'équipier de Bucky Bleichert et à tous les duos tragiques des enfants perdus ellroyens) se fait tuer lors d'une arrestation qui vaut la notoriété à Freddy. Après avoir dit ses quatre vérités à son supérieur, il se retrouve muté dans un quartier noir où il finit par s'imposer tant auprès de la population que de ses collègues.
Tout va basculer quand il apprend la mort par strangulation de Maggie Cadwallader, une jeune femme avec laquelle il avait eu une aventure d'une nuit. Il ne peut s'empêcher d'établir une relation avec un autre meurtre dont il avait découvert la victime en compagnie de Walter la Félure. De ce nouveau meurtre, il fait une affaire personnelle, et il commence à enquêter de son propre fait, après avoir extrapolé la possibilité d'avoir affaire à un serial killer.
Et recommence pour lui la tournée des bars de nuit de Los Angeles ; il ne tardera pas à suivre la piste d'un autre rapace nocturne, un certain Eddie Engels, chez lequel il découvre un bijou ayant appartenu à Maggie. Pour Freddy, cette découverte à charge de preuve. Il décide donc de se confier au lieutenant Dudley Smith de la Criminelle. Ce dernier l'accueille dans son équipe et met sur pied une enquête clandestine destinée à établir la culpabilité du suspect. Tout se déroulera donc en secret.
Malmené, passé à tabac, torturé physiquement, éprouvé moralement (surtout quand son homosexualité est découverte), Eddie Engels finit par avouer. Il est alors incarcéré tandis que Dudley Smith tente de tirer gloire de cette investigation. Underhill, prudent et se méfiant d'un tel personnage, n'en avait pas moins ménagé ses arrières en adressant une lettre relatant son enquête au Procureur, par l'intermédiaire de Lorna, sa maîtresse, qui en est l'une des principales collaboratrices.
Mais le triomphe de Freddy Underhill, enfin admis au Bureau des inspecteurs ne sera que de courte durée. Un notable, ami du Procureur et homosexuel, innocente Engels du meurtre de Maggie en lui fournissant un alibi imparable : tous deux ont passé ensemble la nuit du meurtre. Argument de poids s'il en est, car, à l'époque, dans la très puritaine Californie d'alors, l'homosexualité était non seulement un vice honteux mais aussi un délit.
Ignorant ce témoignage qui l'innocente, Eddie Engels, au bout du rouleau, s'est suicidé. L'horrible vérité éclate sur le calvaire qu'il a enduré. Mais seul Underhill en fera les frais. En effet, en bon renard irlandais, le ténébreux Dudley Smith fait rejaillir sur lui l'entière responsabilité de cette bavure et des interrogatoires au troisième degré. De plus, le très prévoyant lieutenant de la Criminelle avait fait enquêter sur son nouveau subordonné et ainsi découvert que ce dernier avait eu une liaison avec une jeune femme sympathisante communiste. Ce qui n'est guère bien vu, c'est le moins que l'on puisse écrire, en pleine guerre de Corée et « chasse aux sorcières ». Dès lors, le « flic rouge » n'a d'autre solution que de donner sa démission et de se faire oublier.
Lorna, fille de milliardaire dont il est véritablement épris, sera pour Freddy Underhill une aile protectrice. Tous deux se marient et mènent un temps une vie heureuse, de fin 1951 à fin 1954. Bientôt, leur couple se dénaturera : Freddy reprend ses « chasses » et pérégrinations nocturnes en quête de merveilles et de chair fraîche. Lorna, elle, lui rend la monnaie de sa pièce en prenant un amant.
Freddy la quitte, tout en refusant de lui accorder le divorce, arguant que « rien n'est jamais fini ».
Comme… ne tarde pas à le prouver le meurtre par strangulation de l'infirmière Marcella Harris. Une divorcée qui, comme Maggie Cadwallader, fréquentait les bars pour célibataires. Naturellement, la lecture de ce fait-divers fait tilt dans la tête de l'ex-policier qui ne peut s'empêcher de faire le rapprochement avec l'affaire qui lui coûta sa carrière. Serait-ce pour lui un signe sur le chemin de sa rédemption ?
Commence alors une longue et patiente enquête qui fera surgir une vérité terrible issue d'un lointain passé. Et, comme d'autres protagonistes ellroyens, Frederick Undertill se découvrira pour se réconcilier avec lui-même au terme de sa quête. Alors, ayant exercé sa justice personnelle, il pourra tirer un trait sur son passé et renouer avec Lorna, fort maintenant de ses faiblesses passées et de ses fautes expiées.
Le 15 janvier 1947, son corps était découvert sur un terrain vague de Los Angeles, dans South Norton Avenue. Il était en deux morceaux sectionnés à la taille. Il était couvert d'ecchymoses, de petites coupures, d'entailles et de brûlures de cigarettes. Sur l'une de ses hanches, les lettres « B.D. » avaient été tracées avec un objet tranchant. Son visage portait des traces de coups et des balafres. Le cadavre avait été totalement vidé de son sang en un autre lieu.
C'est à James Ellroy qu'il revint d'être le chroniqueur inspiré de ce fait-divers qu'il allait définitivement établir comme mythe tout en se l'appropriant pour des raisons personnelles.
En effet, comme dans Clandestin, qui raconte, entre autres, une enquête portant sur les meurtres par strangulation de deux femmes aimant un peu trop les hommes d'un soir, Le Dahlia noir évoque donc la face ténébreuse et cachée d'une femme qui, elle aussi, aimait un peu trop les merveilles et les sortilèges de la nuit. Toutes ces femmes renvoient à la mère de l'auteur qui fut assassinée, quand il avait dix ans, par un inconnu jamais identifié. Cet homme l'avait draguée dans un bar de nuit, avant de l'étrangler.
D'où, on s'en doute, la trouble fascination de l'auteur pour ce type de faits-divers et de sujets qu'il aborde en guise de catharsis. Il ne s'en cache nullement : « Clandestin s'inspire très largement de son assassinat, c'est un démarquage où fiction et réalité sont étroitement liées. »
Il va sans dire que l'on touche ici « au sale petit secret des autres », à ce qu'il y a de plus intime et secret dans la vie de chacun. Sur le plan romanesque, les meurtres des victimes dans Clandestin et Le Dahlia noir sont tous les deux liés à d'effroyables secrets de famille. Ce qui n'est pas le cas du meurtre de Geneva Hilliker Ellroy.
Pour Ellroy, Le Dahlia noir fait figure d'exutoire par rapport au meurtre de sa mère. Ecrivant cette histoire, même sous une forme romanesque (la seule possible, car la seule permettant de donner à l'affaire, en la romançant, une solution à l'énigme qu'elle pose toujours), l'auteur exorcise les démons qui le hantent, les atroces visions liées à la mort de sa mère. En prenant le meurtre particulièrement atroce et abominable d'Elisabeth Short, il tend, pour les conjurer définitivement, à la relation de l'horreur absolue et de l'indicible.
Il lui est indispensable, en tant que fils et écrivain, de dire l'atrocité, de la décrire, pour la dépasser. Le meurtre du Dahlia se confond peu à peu avec celui de sa mère pour se fondre en la plus terrible des scènes primitives où l'assassin est tour à tour lui-même, le père-époux- amant-violeur, le vengeur ; la mère, elle, étant la victime, la mère-épouse-amante-putain, la martyre propitiatoire, sur fond de sang, de larmes, de sperme, de cris de plaisir et d'agonie.
Appréhender par la plume cette horreur, en restituer la terreur est le prix à payer pour en porter définitivement le deuil et s'en libérer. C'est aussi fonder définitivement le mythe, le célébrer en l'affirmant pour ce qu'il est, une fois la transfiguration accomplie et le mythe établi, le mythe fondateur d'un écrivain à jamais relié à lui par le sang, l'encre et les larmes.
Bien évidemment, James Ellroy a pris quelque liberté avec l'histoire de ce fait-divers, ne serait-ce que pour lui donner un dénouement et une solution. Il n'en est pas moins resté fidèle au portrait psychologique que les enquêteurs ont pu tracer d'Elisabeth Short. Il a omis par contre d'utiliser les initiales « B.D. » tracées sur le corps de la victime, vraisemblablement pour ne pas désigner trop rapidement son (en fait ses) coupable qui n'a bien sûr aucun rapport avec ce qui a pu se passer réellement.
Pour le reste, il a fait sienne l'histoire en utilisant les éléments qui le concernent au premier chef, n'hésitant pas à développer ce qui correspond à sa thématique. Aussi retrouve-t- on des idées, des scènes faisant partie de sa mythologie que l'on a déjà rencontrées dans son œuvre antérieure, voire que l'on retrouvera plus tard.
Ainsi, une fois de plus, avons-nous affaire à un jeune policier ambitieux et arriviste, Bucky Bleichert, un ancien boxeur, travaillant en équipe avec Lee Blanchard, autre ancien boxeur. Une amitié très forte lie les deux hommes que l'amour, un temps platonique, que voue Bucky à Kay, la compagne tout aussi platonique de Lee, ne parviendra pas à entamer. Ces deux policiers ne sont pas sans rappeler à leur façon Lloyd Hopkins, Fritz Brown ou Freddy Underhill. Notamment par leurs pulsions autodestructrices qui se manifestent plus ou moins violemment, leur refus des règles du jeu parfois poussé jusqu'à la transgression et la délinquance, leur solitude existentielle, leur idéalisme paradoxal.
Parmi les autres points communs, citons encore le thème récurrent de l'ami alcoolique décédé, de l'équipier assassiné, de la vengeance au nom de l'amitié masculine, de la fille draguant dans les bars et les boites de nuit et de son contraire, la femme « respectable » et gardienne du foyer qui se révèle la seule à pouvoir faire front aux Merveilles et à la folie latente des (anti) héros masculins, les meurtriers psychopathes, l'atrocité de leurs exactions, l'anormalité plus ou moins contenue de tous les protagonistes, la dénonciation de la corruption et des magouilles policières, l'image de la mère cruelle, celle du père méprisé, de la sœur défavorisée par la nature, de celle à qui tout réussi, et bien d'autres encore que nous retrouverons dans d'autres textes et qui témoignent de l'exceptionnelle richesse de l'imagination d'un authentique auteur démiurgique.
Il nous faut également insister sur la psychologie extrêmement élaborée et complexe de chacun des personnages. Cela est valable aussi bien pour les figures principales que pour des protagonistes tels que le lieutenant Dudley Smith de la Criminelle (s'il n'apparaît pas dans Le Dahlia noir, il participe cependant à l'enquête, et partage lui aussi la fixation de Bucky sur Elisabeth Short), le procureur-adjoint Ellis Loew, le capitaine Jack Tieney, le lieutenant Millard, le chef de la police Horrall, les sergents Sears, Vogel et Koening, les gangsters Mickey Cohen et Johnny Stompanato, Buzz Meeks, le rabatteur-porte-flingue d'Howard Hughes, les tueurs psychopathes et aussi, et surtout, les admirables portraits de femmes parsemant son œuvre et qui n'ont pas leurs pareils dans toute l'histoire du polar. Y compris les psychopathes, aucun personnage n'est montré totalement blanc ou noir. Chez Ellroy, rappelons-le encore, l'ambiguïté est reine. Il n'y a pas de frontière définie entre le bien et le mal, nous sommes dans le relatif où chacun a ses motivations, ses raisons, sa morale propre même si elle fait peu de cas des lois.
Il nous faut aussi insister sur ce véritable morceau de bravoure, totalement récurrent, de l'œuvre ellroyenne : la pénétration par effraction dans la maison d'autrui. Ce viol de l'intimité permet à celui qui le commet de découvrir la vérité intime de l'occupant tout en lui permettant, quand il s'agit d'un policier, mandaté ou non, de justifier son goût, avoué ou non, du voyeurisme. L'auteur est parfaitement conscient des motivations de tels actes qui lui étaient coutumiers dans son enfance et son adolescence.« Je pénétrais chez les gens parce que j'aimais être dans une pièce inconnue, m'imprégner de la vie des autres. J'ai fait cela de 1958 à 1967.. .».
Mais elle prend surtout sa signification quand l'effraction a lieu dans l'antre du tueur. Ainsi, dès Brown's Requiem, Fritz Brown fouille le chalet en bois de « Gras Dogue » qui lui sert de remise : «Il me fallut du temps pour digérer à plein l'impact de la pièce : les photographies qui couvraient les quatre murs étaient à vous couper les jambes : des femmes, essentiellement mexicaines, dans les positions les plus dégradantes que l'on puisse imaginer, des femmes avec des ânes, des chevaux, des chiens et des porcs. On y avait intercalé des photos d'Hitler et de ses hommes de main en diverses poses d'allure sérieuse. Goering, Goebbels, Eichman, Himmler, toute l'équipe de malades était là. Le long du mur du fond courait un établi au-dessus duquel s'étalait une montagne de photos sur les atrocités des camps de concentration : monticules de cadavres que dégorgeaient les fours et tas de squelettes gisant dans une fosse commune…. James Ellroy va encore plus loin avec la description de l'antre de Teddy Verplanck, dans Lune sanglante : « Les murs latéraux étaient couverts de photographies géantes de Blanc Mec Haines et de Graigie le Givré, parsemées de tiges de roses fixées par un ruban adhésif, l'unité de tout le collage réalisée par des traînées de sang séché qui le traversaient… (Lloyd) vit de la semence séchée sur les photos qui croûtait les zones génitales de Haines et Graigie, le mot « Kathy » peint en doigts de sang. Sous les photographies il y avait, dans le mur, de petits trous remplis d'excrément Les trous étaient à hauteur de la taille ; au-dessus sur le mur, le papier blanc entourant les photographies portait des traces de griffures d'ongles et de morsures. Lloyd hurla à nouveau… ».
Il n'est pas en reste dans sa description de la salle de séjour de Goff, le tueur attitré du « Voyageur de la nuit », dans A cause de la nuit.
« Partout sur les murs étaient collées des photos d'hommes nus, visiblement découpées dans des ouvrages de pornographie gay. Un assemblage disparate de torses, de têtes et de parties génitales formait des silhouettes singulières séparées chacune par des photos d'armes anciennes trouvées dans des magazines… »
Ces collages hétéroclites, parfois assortis de slogans macabres dignes de ceux de Charles Manson et de sa bande, n'ont rien de gratuit ni de complaisant. Ils sont là pour révéler les obsessions des tueurs, en particulier leur homosexualité, latente ou non.
Et déjà, Clandestin annonçait la couleur par cette description d'un carnage passé dont il ne restait que quelques traces physiologiques mais tout aussi épouvantables et insidieuses : « Je trouvai ce que je savais être de vieilles traces de sang dans la baignoire. D'une certaine manière, chaque nouveau signe de carnage m'emplissait d'un sentiment de calme à chaque fois plus profond. Jusqu'à ce que j'entre dans le réduit qui jouxtait la cuisine et que je voie le lit d'enfant, ses barreaux éclaboussés de sang, la natte qui en doublait le fond épaisse de sang coagulé, et l'ours en peluche qui gisait mort dessus, ses tripes de coton dégorgeant de son corps, détrempées d'un sang d'un autre temps pour me saisir. Je sortis alors, comprenant que j'avais trouvé là ce territoire des morts qui avait été le sujet des écrits de Walter la Félure, tant d'années auparavant. »
La force d'Ellroy réside aussi dans ce pouvoir de suggestion où la description pratiquement elliptique restitue l'horreur d'un massacre, encore plus présent à notre esprit que s'il avait été décrit. Non seulement l'auteur dit l'indicible, cher à Georges Bataille, mais il va plus loin en donnant à ce qui n'est finalement que les vestiges d'un massacre passé une dimension mythique, voire « poétique » en surenchérissant par l'allégorique territoire des morts, l'une des clés des Merveilles.
L'horreur absolue est finalement atteinte avec le climat du Dahlia noir quand Bucky Bleichert découvre le repaire de la mort où fut suppliciée Elisabeth Short.
« Les murs étaient recouverts d'étagères sur lesquelles s'alignaient des bocaux conservant des organes conservés, sur le sol était étendu un matelas que recouvrait à moitié une couverture de l'armée. Un scalp de cheveux roux ainsi que deux carnets étaient posés dessus. Je pris une inspiration difficile et m'obligeai à tout regarder.
« Des cervelles, des yeux, des cœurs, des intestins flottant dans un liquide ; une main de femme, l'alliance encore passée au doigt ; des ovaires, des agglomérats de viscères difformes, un bocal rempli de pénis. Des mâchoires aux gencives roses garnies de dents en or… ».
La scène se poursuit avec la lecture des carnets, couverts de croûtes de sperme, où sont relatés les épouvantables forfaits détaillés du monstrueux criminel. Comme si cela n'était pas suffisant, celui-ci fait son apparition, le visage couvert de cicatrices et les mains remplies d'outils à trancher et de scalpels. Une vision goresque, grandguignolesque, avec un personnage digne de Freddy… mais qui ne donne aucune envie de rire. Tout comme le héros, le lecteur a l'impression d'avoir touché le fond, les abysses du mal absolu…
Ces différentes évocations n'ont rien de gratuit, ces antres d'iniquité en disent long sur chacun des tueurs ; c'est un peu comme si l'auteur nous faisait pénétrer à l'intérieur de leur cerveau, tout en matérialisant le fantasme. Manière encore d'éloigner le fantôme de la mère, de la confondre avec le Dahlia, d'être comme le veut l'exergue « des pages d'adieux aux lettres de sang. » Mais n'est-ce pas seulement un « au revoir » ?
Cherchez la femme !
Le vieil axiome policier est plus que jamais valable dans l'œuvre de James Ellroy. Si le sujet apparent est l'identification, la capture, la mise hors d'état de nuire d'un criminel généralement psychopathe, lié d'autre part à l'évolution, la transformation, la maturation et, parfois, à la rédemption du ou des personnages principaux, le thème profond réside dans l'appréhension, la découverte, la séduction et la conquête de la femme. Parfois, elle est le « repos » du policier mais elle n'est pas du tout envisagée comme seul objet ou dispensatrice de plaisirs. Pour James Ellroy, la féminité est bien souvent le miroir rassurant ou inquiétant dans lequel se reflète la virilité tourmentée et inquiète des personnages masculins, souvent tourmentés par une homosexualité latente dont ils sont plus ou moins conscients.
Pour les tueurs psychopathes, honteux de leurs pulsions homosexuelle il s'agit, en martyrisant et tuant la femme, de détruire le reflet peu viril qu'elle leur renvoie (Doc Harris dans Clandestin, Teddy Verplanck dans Lune sanglante, Goff dans A cause de la nuit, etc.). Pour des raisons identiques, ces tueurs s'attaqueront également aux hommes ; manière pour eux de détruire l'objet de leur désir afin de conjurer leur homosexualité.
Pour les héros et antihéros, la démarche est naturellement plus complexe. Leur homosexualité n'est jamais avouée, elle est refoulée, souvent dissimulée par leurs innombrables passades et conquêtes d'une nuit qui les rassurent sur leur virilité. Elles n'en cachent pas moins souvent un sale petit secret remontant à l'enfance ou à l'adolescence, et plus ou moins bien digéré et vécu. Le personnage ellroyen n'est pas pour autant un machiste rouleur de mécaniques qui surcompense en affichant des airs de surmâle. Sa virilité, dont peut témoigner son courage physique (ce qui n'a d'ailleurs rien d'incompatible avec l'homosexualité…), cache souvent un homme inquiet et tourmenté, non pas à la recherche de l'âme sœur qui peut le comprendre (Sarah Kefalkian dans Clandestin, Joanie dans Lune sanglante, etc.) mais d'une femme forte capable de le protéger, de contribuer à la mort du « vieil homme » qu'il porte en lui et de l'aider, en pratiquant une sorte de maïeutique, à devenir un homme accompli (Jane Baker dans Brown's Requiem, Lorna Weinberg dans Clandestin, Janice dans l'ensemble de la trilogie Hopkins, Kathleen Mc Carthy dans Lune sanglante, Linda Wilhite dans A cause de la nuit, Kay Lake dans Le Dahlia noir ; Claire De Haven, la « Reine rouge » et Audrey Anders dans Le Grand Nulle Part, Lynn Bracken et Ines de Soto dans L A. Confidential, Glenda Bledsoe dans White Jazz, etc.).
Ces femmes libres, habituées à ne compter que sur elles-mêmes, amoureuses passionnées mais très rarement victimes de leurs sens, sont de véritables rocs dans le maelström de Los Angeles où s'agitent ces anges déchus que sont souvent les personnages ellroyens. Ils s'y accrochent mais peu d'entre eux auront la force suffisante pour garder la femme ultime après l'avoir conquise, si tant est qu'ils le puissent.
A cet égard, Le Grand Nulle Part est particulièrement emblématique. Pour la première fois, James Ellroy utilise trois protagonistes, auxquels il faut encore rajouter cette vieille connaissance de Dudley Smith et l'ombre omnipuissante du procureur-adjoint Ellis Loew. Tous ces hommes, aussi disparates que troubles, sont réunis par une mission commune : briser un syndicat communiste. Mais, en réalité, ils participent à cette nouvelle « chasse aux sorcières » pour des motivations différentes.
Ainsi, Mal Considine veut devenir capitaine à la Criminelle et se faire une solide réputation afin d'obtenir la garde de son fils adoptif ; l'inspecteur-adjoint Danny Upshaw souhaite obtenir les moyens de poursuivre son enquête sur des meurtres sexuels particulièrement odieux et atroces ; Buzz Meeks, homme à tout faire du gangster Mickey Cohen, désire pouvoir payer ses dettes, s'abriter derrière son insigne de policier pour faire ses petites magouilles et filer le parfait amour avec la maîtresse en titre du truand ; Dudley Smith est, lui, motivé par sa haine viscérale des communistes et par le besoin de suivre une enquête qui risque de faire resurgir du placard des cadavres oubliés ; Ellis Loew dirige cette fine équipe uniquement par carriérisme politique.
Deux intrigues constituent donc les ressorts de ce roman considéré par son auteur comme sa première œuvre d'adulte, Le Dahlia noir étant son dernier livre de jeunesse ; la pénétration et le démantèlement des groupes communistes, l'identification du tueur psychopathe. Ces deux intrigues, on s'en doute, finiront par se rejoindre. Elles ont surtout pour objet de servir de révélateurs à cette série de personnages hors du commun, élaborés et fouillés de main de maître par un écrivain au meilleur de ses possibilités, débarrassé de son fantasme du Dahlia noir qui ne le conditionne plus et lui permet totalement de laisser la bride sur le cou à ses personnages, si tant est que l'on puisse parler d'autonomie en matière de création de personnages littéraires…
Face à cet univers d'hommes complexes et ambivalents, nullement dépourvus parfois de grandeur dans leur abjection, les deux personnages féminins ne manquent pas de relief et de charisme. Upshaw et Considine s'y briseront ; tandis qu'au prix d'Audrey, à l'amour de laquelle il renoncera pour la sauver, Buzz gagnera une manière de rédemption qui l'amènera également à détruire les preuves accumulées contre les rouges dont la menace lui paraît totalement négligeable.
Roman du nada, du doute existentiel et de l'être voué au néant, Le Grand Nulle Part est aussi une vigoureuse dénonciation de la pourriture gangrénant les États-Unis. Elle n'a rien de sécurisante, le seul héros un tant soit peu positif étant un assassin, un flic corrompu, un entremetteur voleur à ses heures, un individualiste que seul l'amour humanisera. Les autres sont des égoïstes forcenés, des salauds calculateurs et des lâches. Les intellectuels rouges apparaissent comme des intellectuels mondains corrompus, viciés, pervertis et impuissants, incapables de constituer une menace tant soit peu sérieuse face à une police, elle aussi, corrompue, à la limite de la fascisation, et composée en grande partie d'ordures. Les autorités judiciaires ne valent guère mieux et ne songent qu'à réussir une carrière politique. Côté syndicats, ils sont soit composés de naifs et d'imbéciles idéalistes quand ils sont de gauche, soit de gros bras manipulés par la pègre et le patronat ; ce dernier étant aveugle au point de ne pas se rendre compte qu'il fait rentrer les loups dans la bergerie hollywoodienne en ayant recours au syndicat des camionneurs contrôlé par la pègre pour venir à bout d'un syndicat de gauche impuissant. Le constat de James Ellroy sur l'Amérique des années cinquante est totalement négatif comme il le fait dire par l'un de ses protagonistes qui émet « la prédiction que les années cinquante allaient être une décennie de merde ».
L'auteur n'en est pas moins fasciné par ce monde révolu et cruel plongé dans les ténèbres malgré la lumière crue et colorée du néon, et baigné par une pluie diluvienne charriant les cadavres. Il est des livres dont les mots suscitent des images aux couleurs scintillantes, celui-ci n'évoque que les jeux glacés du blanc et du noir aux troubles reflets dans lesquels se reflètent les visages des anges déchus et les mirages des vies naufragées, illuminés un bref instant par un feu purificateur qui, dans Le Grand Nulle Part, réduit à néant les preuves accumulées contre les rouges. Manière encore pour l'anarchiste Ellroy de se démarquer des « chasseurs de sorcières », comme le firent des individus, classés eux aussi à droite, comme John Ford, Samuel Goldwyn ou David 0. Selznick, en leur temps.
Le troisième volet du Quatuor de Los Angeles, L.A. Confidential, fait retentir, lui, les trompettes de l'Apocalypse et les cuivres du Jugement dernier. Tout commence avec la mort de Buzz Meeks, le survivant du Grand Nulle Part, dans un ultime combat qui n'est pas sans évoquer Alamo ou les dernières séquences de The Wild Bunch de Sam Peckinpah. Cet épisode qui sert de conclusion au Grand Nulle Part aura pour conséquences l'appropriation par Dudley Smith d'un stock de drogue dont 1'utilisation sera déterminante dans l'intrigue conductrice de L A. Confidential, et le massacre de six personnes dans une cafétéria, Le Hibou de nuit. Mais ce n'est que la face émergée d'un autre massacre s'étant déroulé deux décennies auparavant, celui d'une demi-douzaine d'enfants atrocement mutilés et tués par un psychopathe. Une fois de plus, les remugles d'un passé nauséabond viendront empester un présent qui, lui non plus, ne fleure pas bon la rose.
De nouveau, il s'agit d'une histoire comportant trois protagonistes appartenant à la police : Bud
White, un agent, obsédé par la mort de sa mère assassinée par son père ; Jack « Poubelle » Vincennes, sergent à la brigade des stupéfiants, qui bouffe à différents râteliers, un ex-drogué et alcoolo qui sert également d'indic à une feuille à scandales ; et Ed Exley un faux héros de la guerre du Pacifique, hanté par la réussite de son père, un ex-flic devenu un tycoon du bâtiment et associé au producteur de films pour enfants Ray Dieterling. Se retrouvent également en lice les toujours aussi crapuleux et arrivistes Dudley Smith et Ellis Loew.
L'enquête sur le massacre du Hibou de nuit réveillera les démons du passé et mettra à jour les mille et une turpitudes de la Cité des Anges, corrompue jusqu'à la moelle. C'est une véritable descente aux enfers, le constat impitoyable de l'échec d'une société dépourvue de véritables valeurs la description tout aussi féroce d'individus dénués de scrupules et prêts à tout pour faire carrière.
Derrière le vernis d'un pseudo-ordre moral, la police apparaît comme corrompue et perverse, l'industrie cinématographique comme totalement pervertie et viciée. Cette comédie humaine est à l'image du « Monde de Paul » un parc de loisirs, style Disneyland, élevé à la gloire de Paul Dieterling, théoriquement mort lors d'une course en montagne et en réalité assassiné par deux des plus notables représentants de l'industrie californienne. Ce parc qui se veut aussi monument à l'enfance martyre n'est qu'un faux-semblant dissimulant derrière sa bimbeloterie naïve toute la hideur du capitalisme sauvage et toutes les noirceurs des turpitudes humaines.
Face à leur ennemi intérieur, les trois hommes dangereux partiront pour des terres inconnues dans un solitaire voyage au bout de la nuit, dont l'aube verra leur rédemption ambivalente par la mort, le sacrifice et le sens du devoir. La femme y jouera son rôle de rédemptrice, mais chacun restera seul avec ses fantômes, ses mensonges, son désespoir et son désenchantement d'ange déchu.
Une fois de plus le thème récurrent du roman noir américain, la ville apparaît comme un monde déshumanisé, voire concentrationnaire, où grouillent des êtres ayant perdu tout sens moral, qui ne savent plus vivre et qui n'en peuvent plus d'exister. Non seulement la ville devient emblématique de la pourriture sociale, mais elle devient aussi le symbole même de la mort. Cette dernière n'est même pas délivrance, elle est perçue comme échec ou ultime ignominie infligée à un corps. James Ellroy, écrivain citadin semble parfaitement conscient de la malédiction pesant sur la ville. En effet, dans La Bible, la ville est déjà lice au crime comme si sa fondation exigeait un sacrifice fratricide : Après le meurtre d'Abel, Cain ne s'enfuit-il pas loin de la face de Dieu pour fonder la première cité de l'histoire humaine ? De plus, l'édification de la tour de Babel n'est-elle pas un défi jeté à la face de la divinité, comme si l'homme, blasphématoire dans sa transgression de l'ordre naturel, ne pouvait pas remodeler l'œuvre de Dieu sans encourir sa malédiction ?
La ville mécanisée et programmée par l'homme s'oppose alors à la nature, elle vise ainsi à être totalitaire tout en devenant un système clos retranché de l'extérieur, dont il est difficile de s'évader. Son urbanisation accélérée, incarnée par l'ancien policier père d'Ed Exley, aboutit au développement de la ville tentaculaire, porteuse de monstruosité, comme c'est le cas dans la mégapole Los Angeles-Hollywood. Cette croissance effrénée s'apparente à celle du cancer et apparaît comme pathologique. Monstrueuse, la ville tentaculaire devient cannibale pour survivre, comme si elle se nourrissait de ses habitants, de ses enfants. L'allégorie est transparente dans L.A. Confidential avec les monstrueux portraits paternels des « ogres » Ray Dieterling et Preston Exley. Ce n'est pas pour rien non plus que Ray Dieterling est une version caricaturale et monstrueuse de Walt Disney dont les singuliers successeurs n'ambitionnent rien moins qu'une ingérence capitaliste internationale par la transmission abêtissante d'une nouvelle culture de masse et d'un pseudo-ordre moral mondial (Tiens, tiens… comme un certain Bush !), commençant dès le berceau par le lavage de cerveau des chères têtes blondes. Comme on le voit, et à bien le lire, il est difficile de faire de James Ellroy un tenant de l'impérialisme yankee et du capitalisme américain. Il suffit de comprendre que son œuvre est aussi une dénonciation du pouvoir corrompu et corrupteur qui ne s'exprime jamais aussi bien que dans la planification urbaine, là où la technologie l'emporte sur l'humanisme, le collectif sur l'individu…
Dernières mesures et démesure
Ultime mouvement de ce que l'on peut aussi appeler « la symphonie de Los Angeles », White Jazz s'inscrit dans la parfaite continuité des œuvres précédentes qu'elle parachève, sans pour autant apporter de solution définitive, comme dans la vie.
Nous y retrouvons le gangster Mickey Cohen qui affronte le magnat de l'aviation Howard Hughes en un combat aussi douteux qu'inégal. Ed Exley, maintenant chef des inspecteurs du LADP, qui veut la peau de Dudley Smith, promu désormais capitaine du LAPD, et un nouveau venu, le lieutenant Dave Klein, qui a fort à faire à traquer un psychopathe tueur de clochards, le « Feu follet fou ».
Une fois de plus, en toile de fond, la lutte sans pitié pour le pouvoir ; le poids du passé pesant sur Ed Exley qui veut se venger de la bête malfaisante incarnée par Dudley Smith. Et les magouilles quotidiennes des flics et des truands. La vision de l'auteur n'a pas varié, elle est toujours aussi désabusée et lucide, à l'image de celle de ses protagonistes. Seule exception, le regard chaleureux posé sur certaines femmes ; ici, la starlette Gloria Bledsoe, transfuge du « harem » du patron de la RKO, Howard Hughes.
L'histoire : James Ellroy est fidèle à sa spécialité, la double intrigue où une première trame en dissimule une seconde, souvent plus complexe et plongeant ses origines dans le passé. Dans White Jazz, ces deux intrigues (un vol de fourrures dans un entrepôt, un cambriolage chez des trafiquants de drogue indicateurs de police) sont reliées aux crimes commis par un tueur de clochards et au massacre d'une famille a priori sans histoire. D'autres événements contribuent encore à l'intrication de ces deux double-intrigues et à la complexité de l'ensemble, totalement dans le droit-fil de l'œuvre ellroyenne.
Ici, l'auteur n'innove pas sur le plan du sujet. Il est fidèle à lui-même et ne s'aventure pas au-delà de ce qu'il connaît le mieux, Los Angeles et sa vie secrète politico-policière. Certains pourront avoir l'impression que l'auteur marque le pas, et même qu'il se répète. Ce n'est pas le cas le moins du monde car, si l'auteur n'innove pas en utilisant un mode de récit subjectif à la première personne (technique déjà utilisée dans Le Dahlia noir, Un tueur sur la route, Clandestin et Brown's Requiem), il adopte un style et un ton nouveaux pour décrire ce que voit subjectivement son héros, le lieutenant Dave Klein. Une subjectivité qui se veut distanciée de ce que voit et ressent le protagoniste. Ces états d'âme sont appréhendés par un discours haché, rapide, incisif, heurté pour ne pas dire chaotique. Des phrases courtes, brèves qui frappent comme des coups de poing, accolées à des mots isolés qui sont autant de flashes imagés et télescopés porteurs d'une réalité âpre et brûlante. Un mode d'écriture cinématographique privilégiant travellings rapides et gros plans.
Cette manière violente d'approcher et de restituer une réalité confuse dans tous ses aspects est une étape nouvelle dans l'écriture et le style d'Ellroy qui sait déjà lorsqu'il écrit White Jazz qu'il achève non seulement un cycle mais encore qu'il tourne d'ores et déjà une page de son œuvre, et qu'il lui faut désormais passer à une nouvelle forme et aborder de nouveaux sujets, selon des perspectives différentes. C'est un adieu qu'il est en train d'écrire, avant d'aborder ce qui peut être une autre grande saga bigger than life, et peut-être le « grand roman américain » auquel rêvent tous les auteurs d'outre-Atlantique. Gageons que la geste des Kennedy, la confrontation de John et Ted Kennedy, de Lee Harvey Oswald et de Marilyn, la rencontre de ces figures mythiques, ne soient pour lui, relevant le défi du remarquable libra de Don DeLillo, l'occasion de se confronter aux mythes américains, de les dépasser, tout en se surpassant dans l'appréhension de cet extraordinaire quatuor maudit qu'il ne va pas manquer d'investir et de subvertir de ses folles obsessions.