Bruno Corty, Polar Hors Série Spécial Ellroy, pp. 161-168
En prenant les uns après les autres les romans d'Ellroy il est facile de dire quels en sont les personnages principaux. Par exemple Clandestin a pour héros Freddy Underhill ; Le Grand Nulle Part : Danny Upshaw, Mal Considine, Buzz Meeks ; L.A. Confidential Ed Exley, Bud White, Jack Vincennes ; White Jazz : Dave Klein. Parfait. Mais pas suffisant. Il existe en effet un autre personnage présent tout au long des quatre romans susnommés et qu'on cite peu souvent. Vous ne voyez pas de qui il peut s'agir ? Réfléchissez.
- Dans Clandestin, qui détruit la carrière du jeune et brillant Freddy Underhill après avoir subtilisé son journal intime où figurent récits de « chasses aux femmes », liaison « communiste » et passé militaire peu glorieux ? Dudley Smith.
- Dans Le Grand Nulle Part, qui pousse au suicide le jeune Oanny Upshaw aux mœurs ambiguës ? Dudley Smith.
- Dans L.A. Confidential, qui exécute Buzz Meeks et récupère argent et drogue après le braquage du sommet Cohen-Dragna, où il était là pour jouer les gros bras ? Dudley Smith. Qui provoque le Massacre du Hibou de nuit et ses conséquences : mort de Jack Vincennes, chute de Bud White ? Dudley Smith.
- Dans Withe Jazz enfin, qui fait chanter depuis vingt ans les couples dégénérés Kafesjian-Herrick et touche sur leurs ventes de drogue ? Dudley Smith. Qui met en place un trafic porno pour satisfaire son voyeurisme ? Dudley Smith. Qui tient Mickey Cohen après avoir fait abattre ses gros bras ? Dudley Smith. Enfin, qui veut être le parrain du crime organisé à L.A. ? Dudley Smith, flic légendaire !
Pour reprendre l'expression de son créateur, Dudley Liarn Smith est le Grand Fromage, Le Grand Manipulateur, celui qui se tient le plus souvent en arrière-plan et tire les ficelles. « C'est le plus intelligent » affirme Ellroy. C'est aussi — White Jazz le prouve de façon hallucinante — le plus pourri et, il faut bien le dire, le plus réjouissant (juste devant Mickey Cohen) de tous ses personnages. C'est enfin le plus reconnaissable parce que le plus riche, le plus consistant, le plus étoffé. Son physique, son vocabulaire, son style, son passé, nous sont connus et, comme ils reviennent souvent, familiers.
Les tout premiers éléments biographiques importants sur Dudley Smith apparaissent dans Clandestin, deuxième roman d'Ellroy, par la voix de Freddy Underhill : « Dudley Smith était lieutenant à la Criminelle, personnage qui inspirait la crainte et flic légendaire avec cinq hommes à son actif abattus dans l'exercice de ses fonctions. De souche irlandaise et élevé à Los Angeles, il s'accrochait de manière tenace à son accent celte à la musique mélodieuse et haut perchée, aussi finement accordée qu'un stradivarius. Il avait souvent fait des conférences à l'Académie sur les techniques d'interrogatoire et j'avais encore en mémoire la manière dont il jouait de cet accent, le faisant tour à tour apaisant ou brutal, inquisiteur ou stupéfait, sympathique ou plein de rage.
« Il mesurait plus d'un mètre quatre-vingts et il était large comme une poutre maîtresse. C'était une immensité de brun — bruns, les cheveux coupés courts, bruns, les yeux petits, et il était toujours vêtu d'un complet brun avec gilet, qui pochait aux genoux. L'expression de son visage avait quelque chose d'effrayant qu'elle qu'ait pu être la technique d'interrogatoire qu'il expliquait. C'était un maître acteur avec un ego démesuré, qui excellait à changer de rôle en un tour de main et qui réussissait pourtant toujours à communiquer au rôle qu'il interprétait pureté et conviction. »
Il existe un autre portrait détaillé dans Le Grand Nulle Part au moment de la rencontre Dudley/Mal Considine. En voici les grandes lignes : «… né à Dublin, élevé à L.A. ; études universitaires chez les jésuites. […] A tué sept hommes dans l'exercice de ses fonctions et porte des cravates style club, faites spécialement pour lui, aux effigies personnalisées ; chiffre 7, bracelets de menottes et écussons du LAPD piqués en cercles concentriques. La rumeur voudrait qu'il portât un 45 de l'armée chargé de balles dum-dum frottées à l'ail et un poignard court monté sur ressort dans l'épaisseur de sa chaussure. »
A ces éléments biographiques édifiants viennent s'ajouter une foultitude de détails sur le physique et les attitudes de Dudley. Inutile de dire qu'ils ne font que renforcer le côté peu recommandable du personnage. Le visage de Dudley tout d'abord. Il apparaît tantôt « brutal et rougeaud » (C.) tantôt « coloré et démoniaque » (C.) quand ce n'est pas « mielleux comme un requin » (GNP.). Ses yeux sont « bruns en vrille » (GNP.) ou « bruns d'un éclat glacé » (GNP.). Quant à ses mains, « grosses », elles peuvent faire fonction de pressoir comme en témoignent Freddy Underhill : « Il m'écrasa la main jusqu'à ce que je le récompense d'une grimace puis il me fit un clin d'œil avant de me laisser seul à méditer sur la folie et le salut » (C.) et plus tard, Dave Klein (WJ.). Mal Considine pour sa part, les juge « énormes » pouvant servir à des besognes aussi raffinées que « tordre les cous, faire jaillir les orbites » (GNP.)…
Avant de fusiller du regard, de sourire comme un dément et de broyer les mains, Dudley, comédien de génie doté d'une palette très large, fait son apparition. Ou plutôt il surgit de nulle part (avantage de la surprise sans doute !) et s'annonce. Là, deux cas de figure. Soit il fait dans le condensé mais efficace et c'est le classique « Salut, mon gars ! » utilisé dès le prologue de L.A. Confidential ou dans White Jazz ; soit il propose la version longue et tonitruante, à la John Wayne : « Toc, toc. Qui va là ? Dudley Smith, les truands l'évitent ! » (C.) qui peut aussi donner en plus raffiné : « Toc, toc, qui va là ? Dudley Smith, attention les tatas ! » (C.) Cette version longue semble lui plaire tout particulièrement puisqu'elle réapparaît à deux reprises dans Le Grand Nulle Part, évidemment adaptée au contexte. Première variante : « Toc, toc, qui va là ? Dudley Smith ! Si t'es rouge, fais gaffe à toi ! ». Deuxième variante : « Toc, toc, qui va là ? Dudley Smith ! Alors, coco, prends garde à toi ! ».
Après cette entrée en matière bouffonne à souhait, le maître ès psychologie, faux-cul d'anthologie, dont le but est d'enrôler, de faire parler ou d'entuber collègues ou truands, passe à la phase pommade, brosse-à-reluire. En grand flatteur de vanités, Dudley sait se faire enjôleur, doucereux, mielleux. Morceaux choisis. Avec Underhill : « Freddy mon gars ! C'est bien agréable d'avoir de tes nouvelles. » (C.) Ou encore : « Demain la grandeur sera ta compagne et elle en sera le faire-valoir. » (Id.)
Avec Bud White dans L.A. Confidential :
« Je t'ai soumis à cette réprimande avec beaucoup d'affection mon gars. Le sais-tu ? » puis « Mon gars, dans ton sommeil tu m'as rappelé mes filles. Et tu sais que tu ne comptes pas moins pour moi ? »
Enfin, avec Dave Klein dans White Jazz : « Mon gars, tu as le pouvoir d'amuser le vieil homme que je suis. »
Au cours de cette étape de séduction, Dudley aime par-dessus tout truffer ses phrases de superlatifs. On trouve surtout « sensationnel » ou sa version abrégée « sensass » dans les premiers romans : « Je peux vous dire que nous allons faire une paire de partenaires sensationnels » dit-il à Considine dans Le Grand Nulle Part. Mais son préféré c'est « splendide », distribué à tout va dans L.A Confidential ; du « Splendide, tu occupes nombre de mes pensées mon gars » au « Mon gars, vous vous êtes acquitté de votre tâche de façon splendide » en passant par le « Ellis nous manquera. Il était un défenseur splendide de la justice. » Avec Dudley tout est splendide, « un carrière politique » (WJ.) aussi bien qu'une « étole de vison » (WJ.)…
Bien sûr, ceux qui le connaissent ne sont pas dupes. La plupart vont même jusqu'à l'imiter, en son absence le plus souvent. Seuls certains jeunes loups ambitieux du LAPD refusent d'avaler le splendide baratin du vieux Dud. Ce qui peut entraîner une mise au point en forme d'avertissement comme celle, fameuse, dont fit les frais Freddy Underhill dans Clandestin : « Et tu crois, mon gars, que Dudley est un malade mental
- Non, je crois que vous êtes un maître comédien.
- Ha-ha-ha ! Bien dit. Est-ce qu'acteur, c'est un euphémisme pour fou, mon gars ?
- Non, je crois simplement qu'à certains moments, vous n'êtes pas sûr du rôle que vous jouez.
De minuscules yeux de prédateur se rivèrent sur moi :- Mon gars, tous mes rôles, Je les interprète au nom de la justice et je suis tous mes rôles. N'oublie jamais ça.
- C'est promis Dudley.
- Et en plus, mon gars, ne crois pas que je ne te connaisse pas !
Ne crois pas que je ne sache pas à quel point tu penses être intelligent. Ne crois pas que je n'aie pas remarqué combien tu t'es délecté à m'envoyer paître en face de Brubaker. Ne crois pas que je ne sache pas à quel point tu crois voir en moi un sacré fils de pute… »
Si le carton jaune ne suffit pas ou si l'humeur n'est pas à la galéjade, Dudley dispose en magasin d'un stock varié de comportements pour faire plier l'adversaire.
L'intimidation tout d'abord. Elle se fait généralement au moyen d'objets comme « un coup de poing américain en laiton : écorné, marqué de sang coagulé. » (LAC.) Dudley a également recours à la « persuasion visuelle » grâce, par exemple, à « une photographie de coroner » représentant « un jeune couple retrouvé décapité » (WJ.).
Étape suivante : la violence physique. Dudley ayant des « tendances à la cruauté ancrées profond » (GNP.), cela donne ce morceau de bravoure qu'est l'interrogatoire d'Eddie Engels dans Clandestin ou encore, plus expéditif, la noyade d'un nouveau-né gênant pour ses affaires dans White Jazz.
Si Dudley prend plaisir à « briser des bras, des mâchoires » (C.) il aime également en faire profiter ces « deux superbes garçons ces « deux garnements » (WJ.) que sont Mike Breuning « le Gros » et Dick Carlisle « le Mince », véritables séides protégés du maître qui, dans sa bonté infinie, leur « a fait tremper leurs chevrotines dans du raticide avant d'en bourrer leurs cartouches… » (WJ.)
Dernier atout dans la manche de l'irlandais : le traitement psychologique intense, la persuasion en mettant le paquet sur les points faibles, les cordes sensibles de l'interlocuteur. Dudley à Bud White : « Exley essaie de prouver certaines choses détestables contre Lynn, mon gars. Un peu de sel qu'il rajoute sur toutes les vieilles blessures qu'il t'a faites. » (LAC.) Et puis, enfonçant le clou, deux lignes plus loin : « Exley le lâche a touché aux deux seules femmes que tu aies jamais aimées, mon gars. Pense à lui faire mal à ton tour, de splendide façon… »
Enfin, souvenons-nous de ce passage hallucinant qui entraîne le suicide de Danny Upshaw : « Je suis fait de chair et d'os, mon gars. Eros et poussière comme nous tous fragiles mortels. Comme toi, mon gars. A ramper dans la fange pour trouver des réponses dont tu pourrais très bien te passer.
- Vous êtes fini.
- Non, mon gars. C'est toi qui est fini. J'ai discuté avec mon vieil ami Félix Gordean et il m'a fait une peinture très parlante de ta découverte de toi-même.
Mon gars, moi mis à part, Félix a l'œil le plus infaillible qu'il m'ait été donné de rencontrer pour détecter les failles humaines. Il sait, et lorsque tu passeras au détecteur de mensonges demain, le monde entier saura.
- Non, dit Danny.
- Si, dit Dudley, avant de l'embrasser à pleines lèvres et de s'éloigner en sifflotant une chanson d'amour. »
Une fois chez lui, Danny Upshaw va à la fenêtre et voit Dudley, tel un spectre « dans le halo d'un lampadaire » (GNP.), guettant une proie et attendant tranquillement qu'elle en finisse !
Redoutable, effrayant, monstrueux. au physique comme au mental Dudley 1'est, diront certains, parce qu'il aime l'ordre et qu'il est policier avant tout. Ses déclarations à ce sujet sont évidentes. « Je hais les assassins et je hais les tueurs de femmes plus que je hais Satan lui même » affirme-t-il dans Clandestin avant d'ajouter qu'il agit « au nom de la Justice et de l'Eglise. » Une profession de foi qu'on retrouve avec les mêmes mots dans Le Grand Nulle Part : « Je me suis porté volontaire par patriotisme. Je hais la pourriture rouge plus encore que Satan. »
Mais si Dudley se montre aussi tordu, violent et cruel, c'est avant tout parce qu'il est fermement décidé à mettre en pratique sa théorie de la contention, mot-clé de son vocabulaire à partir de L A Confidential. Contenir le crime certes : « Il y a longtemps que je participe à la contention des crimes violents, de sorte que moi-même et quelques collègues pourrons peut-être un jour jouir d'une participation aux bénéfices, et ce jour-là arrivera bientôt. » (LAC.)
Avec le temps et l'expérience, Dudley — qui a tout de même été « l'homme de main dans toutes les affaires de première grandeur de tous les chefs de la police de L.A. en remontant jusqu'à Dick Steckel les Gros Bras » (GNP.) — a décidé de faire sienne la maxime « Toute peine mérite salaire ! » Que dit-il à Dave Klein pour justifier par exemple la mise en place de sa grande entreprise de voyeurisme ? « Je considère cela comme une dispense accordée en échange du splendide grand œuvre de contention que je serai en train d'accomplir.»
Mais pour la première fois peut-être, Dud le Fou a vu trop grand. Et la prédiction de Mal Considine dans Le Grand Nulle Part. « Dudley est un personnage par trop effrayant — tôt ou tard, ses tactiques d'intimidation vont lui sauter à la figure » se trouve vérifiée à la fin de White Jazz. Dudley a tellement influencé ses collègues flics et les truands avec qui il était en affaire, il leur a tellement bourré le crâne de manies, d'obsessions, de folies, qu'un type comme Johnny Stompanato, gâchette de Mickey Cohen, à la question de Bud White : « Qu'est-ce que tu fais maintenant que Mickey n'est plus dans le coup ? », répond tout naturellement : « Rien qui pourrait t'intéresser. J'ai les choses bien en main, je contiens, alors ne t'en fais pas… » (LAC.) Une réponse en forme d'aveu qui précipitera la chute de Dudley le magnifique.
Attaqué par une sorte de psychopathe rancunier (à juste titre !….), Dudley — qui n'a pas hésité auparavant à sacrifier 1'un de ses « superbes garçons », Mike Breuning — se retrouve définitivement (?) hors d'état de nuire. Mais, même cloué sur un lit d'hôpital, ce diable d'Irlandais n'en continue pas moins, dans ses moments de lucidité, de truffer son discours « de petites citations bien envoyées sur la contention… » (WJ.) Indécrottable Dudley !
Lorsque Ed Exley (son ennemi juré depuis L.A. Confidential, l'homme qui lui a « volé » le poste de chef des inspecteurs) déclare aux journalistes à la fin de White Jazz. « Il est important que le capitaine Smith soit placé sous contention et qu'il reçoive les soins qu'il mérite », on ne peut s'empêcher de sourire et de voir à quel point Exley sort vainqueur de ce duel à mort. Alors, Dudley Smith, l'arroseur arrosé ? On peut le voir comme ça. On peut aussi se dire que c'est à lui qu'Ellroy réserve tout de même l'ultime clin d'œil lorsque Dave Klein, en partance pour Rio, choisit d'inscrire comme faux nom sur son passeport : Edmund L. Smith… inscrire comme faux nom sur son passeport : Edmund L. Smith…
A ce moment du livre, le lecteur, déjà abasourdi par les sublimes cent dernières pages, ne peut s'empêcher d'entendre derrière son dos une voix chantante, à la musique mélodieuse et haut perchée dire ces trois mots chargés de danger et de folie : « Salut, mon gars ! »