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L'INSTANT MATERNEL, LE MONDE, 7 MARS 1997

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Michel Abescat

Elle est morte le 22 juin 1958.

«Je la haïssais et je crevais de désir pour elle. Et alors elle est morte.»

Ce sont des gamins qui l’ont trouvée. Abandonnée près d’un terrain de jeu, dans un coin de banlieue sinistre, à l’est de Los Angeles. Son visage était meurtri et sa langue sortait de sa bouche. Son soutien-gorge était défait et remonté au-dessus des seins. Un bas en nylon et un fil à linge en coton étaient noués autour de son cou. »

Trente-six ans après ce meurtre sordide et jamais élucidé, James Ellroy engage un inspecteur de police à la retraite et décide de reprendre l’enquête sur la mort de cette femme à la source de ses obsessions, au cœur de son œuvre, parmi les plus marquantes et les plus violentes du roman noir contemporain. Cette femme s’appelait Geneva Hilliker, ex-épouse Ellroy. C’était sa mère. Il avait dix ans quand on l’a assassinée. Annoncé depuis des mois, le livre consacré à cette singulière expérience était très attendu, parfois avec circonspection. À quoi bon revenir sur cette histoire mille fois racontée, mille fois publiée par les journaux. Voici donc ce livre, qu’il s’agit d’apprécier pour lui-même. Ce qui n’est pas évident, car Ma part d’ombre est un objet, à proprement parler, extraordinaire.

L’ouverture est au noir. Construite comme une fiction hard-boiled, la première partie raconte l’enquête initiale de la police de Los Angeles depuis la découverte du cadavre jusqu’au classement de l’affaire. Le ton est celui du rapport de police. Froid et objectif. La matière est brûlante. Chauffée à blanc par l’urgence du rythme, les saccades de la prose, l’avidité voyeuriste du regard, l’accumulation compulsive et la précision maniaque des détails. Avec deux ou trois certitudes pour seul résultat tangible. Geneva Ellroy a été vue dans un bar, le soir précédent sa mort, en compagnie d’une « blonde » et d’un « basané ». Puis dans un drive-in avec le même homme. Le lecteur en sort à bout de souffle. A la puissance habituelle des romans d’Ellroy, s’ajoute le trouble créé par la distance avec laquelle l’auteur traite d’une affaire qui le touche d’aussi près. Sa mère n’est alors jamais désignée autrement que «la rouquine».

OBSESSION

La seconde partie du livre passe brutalement à la première personne du singulier. Je la haïssais pour prouver à mon père l’amour que j’avais pour lui.

Intime jusqu’à l’impudeur, lucide jusqu’à l’éblouissement, Ellroy raconte le mariage immédiatement avorté de ses parents, sa vie dédoublée, partagée entre deux personnes verrouillées par une haine mutuelle et opiniâtre, le lavage de cerveau que lui fait subir son père avant et après la mort de sa mère : «C’était une soiffarde et une pute». Puis l’obsession du crime, du sexe et de la mort, la lecture frénétique de la presse tabloïd, la fascination pour le meurtre d’Elizabeth Short, cette fameuse affaire du Dahlia noir qui lui inspirera un de ses livres les plus fameux. «Je ne savais pas qu’elle était la rouquine métamorphosée.»

Dévorante, jusqu’à l’ogrerie cette autobiographie fiévreuse décline le moindre palier de sa descente aux enfers. La provocation néo-nazie pendant les années de collège, puis la vie de zonard solitaire, le vol, l’alcool, la drogue. Jusqu’à la prison. Jusqu’au delirium tremens. Et un jour, enfin, la décision d’écrire. Sa mère, alors est morte depuis vingt ans.

«Tu étais un fantôme. Je t’ai trouvée dans les ombres, j’ai essayé d’arriver jusqu’à toi de manière terrible.» En mars 1994, Ellroy rouvre le dossier du meurtre de sa mère. Parenthèse apparente dans le récit, les chapitres consacrés à Bill Stoner, son partenaire, cet inspecteur de police qui terminait sa carrière au service des crimes non résolus de Los Angeles, sont parmi les plus importants et les plus éprouvants.

Soumis à une avalanche d’affaires criminelles approchées de près ou de loin par Stoner, le lecteur est confronté à une vision terrifiante de Los Angeles en capitale du crime. Une ronde étourdissante de femmes victimes, battues, violées, torturées, découpées en morceaux. Le livre prend alors sa dimension et, quoi qu’on puisse penser de la démarche de l’auteur (Ellroy se définit lui-même comme un « violeur de mémoire » et plaide par avance coupable), s’élève bien au-dessus d’un quelconque racolage. Derrière l’outrage fait à sa mère, dont le seul tort était de vouloir vivre en avance sur l’époque, c’est toute la condition des femmes, héritée de l’Ouest sauvage, qu’il stigmatise.

La dernière partie du livre, la reprise méticuleuse et obsessionnelle de l’enquête, la confrontation aux pièces à conviction, cette robe bleue que portait sa mère le soir de sa mort, est bouleversante. La fin vient naturellement. La recherche du basané conduit à la découverte de « la rouquine » qu’Ellroy va pouvoir enfin reconnaître et appeler par son nom. En lui rendant sa dignité et son histoire, c’est aussi sa propre rédemption qu’il accomplit. Cette fin, forcément provisoire, est un commencement.

Bill Stoner détective

«Comment avez-vous réagi quand James Ellroy a pris contact avec vous ? Comment s’est passée votre première rencontre ?"

- Quand il m’a appelé au téléphone, la première fois, je n’avais lu aucun de ses livres. Avec le métier que je fais, vous imaginez bien que je ne lis pas de romans policiers pour me distraire (Sourires.)

Il m’a envoyé tous ses romans. J’ai commencé par White Jazz, et le moins que l’on puisse dire, c’est que ma première impression fut assez… Sombre. Quand on s’est rencontrés, quelque temps plus tard, ma première question a été pour lui demander s’il avait déjà rencontré un flic honnête (Rires.) Nous avons parlé longtemps, en particulier de quelques affaires dont je m’étais occupé. Puis est venu le moment pour lui de prendre connaissance du dossier de sa mère. Je lui ai proposé d’en retirer quelques photos très explicites. Il a refusé. Il voulait tout voir. Je suis resté près de lui pour lui expliquer certains points techniques. Pendant deux heures, il n’a pas manifesté la moindre émotion. Je n’avais jamais vu cela. Quand Je l’ai raccompagné à sa voiture. Je me suis dit que ce type avait vraiment de la glace dans les veines… Depuis, j’ai appris à le connaître. Et je sais aujourd’hui qu’il était en état de choc.

- Pourquoi avez-vous accepté de reprendre l’enquête avec lui. Quelles étaient, à vos yeux, les chances de réussite d’une telle aventure ?

- Au début, je n’étais pas du tout sûr de vouloir travailler avec lui. Cette « part d’ombre » qui transparaissait de ses livres me rendait méfiant. Et il parlait de sa mère de manière si négative. En fait, il répétait ce que son père n’avait cessé de lui dire quand il était gamin. Et puis James m’a fait des propositions financières très généreuses à un moment où l’approche de la retraite m’effrayais plutôt… J’ai alors été tout fait clair avec lui. Je lui ai dit qu’il y avait une chance sur un million pour que nous retrouvions l’assassin de sa mère après tant d’années…

- Comment s’est passée l’enquête ? Quel était le comportement de James Ellroy ?

- Nous avons commencé nos investigations en octobre 1994. James pensait que nous en aurions pour deux mois (Rires.) Nous y avons passé plus d’un an… Il m’a laissé conduire l’enquête, acceptant mes méthodes et mes suggestions. Il était toujours calme. Agressivevement calme pour être précis. C’est-à-dire qu’on sentait son désir de tout savoir, de saisir la moindre bribe d’information. Et puis les choses ont commencé à changer. Nos recherches se sont de plus en plus orientées vers la mère de James. Son passé. Sa personnalité. Ce fut une lente mutation chez lui. Je crois que tout s’est déclenché le jour où nous avons pu prendre connaissance des pièces à conviction. Je ne pensais pas qu’elles aient pu être conservées… On nous a remis un paquet. Je l’ai donné à James, qui l’a ouvert. Je l’ai vu prendre la robe de sa mère. Très doucement. Comme un homme qui tiendrait un bébé dans ses bras…

- Quelle image vous faites-vous de cette femme aujourd’hui ?

- Vous savez, dans une enquête criminelle, vous finissez toujours par développer une relation personnelle avec la victime. Dans la plupart des cas, vous ne l’avez pas connu vivante. Mais vous recueillez tellement de confidences intimes à son sujet… Il me semble que Geneva Ellroy était à la fois une femme très sage et très décidée. Qui ne devait s’en laisser conter par personne, libre et sans doute passionnée. Aussi bizarre que cela puisse paraître, je dirais que c’est une femme des années quatre-vingt-dix qui a été assassinée en 1958...

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