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UNE BOUTEILLE A LA MERE, LIBERATION, 20 MARS 1997

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Antoine de Gaudemar

Trente-six ans après les faits, l'auteur "d'American tabloïd" a repris à zéro et en manière d'exorcisme l'enquête, non aboutie, sur le viol et l'assassinat de sa mère.

Sur toute l'œuvre ténébreuse de James Ellroy plane l'ombre de sa mère, Jean assassinée le 22 juin 1958 dans la banlieue de Los Angeles, alors qu'il avait 10 ans à peine. Tache originelle autant qu'acte fondateur, ce crime, inexpliqué à ce jour, hante comme une obsession inguérissable l'univers glauque et vertigineux du romancier américain. Il en traverse les sombres arcanes, au point d'en être comme la source maléfique, le soleil noir et l'explication ultime.

Conscient de ce traumatisme enfantin mais conscient aussi de ne jamais l'avoir affronté de face, l'auteur du Dahlia noir et d'American Tabloid a décidé voici trois ans de partir à la recherche de sa mère et de son assassin, de consulter les archives de police, les dépositions des témoins, bref de reprendre l'enquête à zéro, quel qu'en soit le prix. Ma Part d'ombre est le résultat de cette quête : livre noir, brutal, dépouillé, puissant comme un exorcisme, parfois sec comme un rapport, parfois désespéré, mais toujours d'une lucidité impitoyable, à commencer vis-à-vis de soi. Le livre est construit en quatre parties D'abord, le récit clinique et distancié de la mort de Jean Ellroy, la « rouquine », violée et assassinée un samedi soir de juin et de l'enquête inaboutie d'alors.

Ensuite, les souvenirs autobiographiques de l'auteur sur cette période, le divorce de ses parents, la haine entre eux, le jour du meurtre, la vie tourmentée qui a suivi, sa jeunesse délinquante, droguée et destroy, sa fascination pour les crimes et ses fantasmes compulsifs (jusque dans des délires néo-nazis) et le désir d'écrire, plus fort que tout, qui le ramène peu à peu à la "vraie vie". La troisième partie est le portrait de Bill Stoner, inspecteur de police à la retraite, allié providentiel avec qui il va remonter le temps, à la recherche de la vérité, l'histoire d'un flic de la criminelle du comté de Los Angeles, territoire de tous les crimes, ayant survécu dans cet univers hallucinant avant de finir sa carrière au service des affaires non résolues. Enfin, le récit de leur enquête à tous les deux, trente-six ans après les faits, conjuguant leurs efforts face à une énigme rendue encore plus opaque par l'épreuve du temps et de la mémoire.

« Ta mort détruit ma vie. Je veux trouver l'amour que nous n'avons jamais eu et l'expliciter en ton nom. Je veux mettre tes secrets au grand jour. Je veux consumer la distance qui nous sépare. Je veux te donner vie. » Adressées à la disparue, ces phrases qui ouvrent Ma Part d'ombre disent à la fois le désir du fils et l'ambition de l'écrivain : résoudre le mystère d'une mort aussi injuste que sordide et ressusciter la figure d'une mère enfin réhabilitée. « J'ai pillé ta tombe » conclut James Ellroy, « J'ai appris des choses sur toi ! », et j'en apprendrai plus ». Pas plus que la police en 1958, James Ellroy n'a trouvé l'assassin, mais il a retrouvé sa mère. Et il n'est pas près de la perdre une seconde fois, comme en témoigne Ma Part d'ombre, infinie catharsis autant que cri d'amour.

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