![]() |
![]() |
| LE JOUR OU MA MERE FUT ASSASSINEE
|
||
![]() |
![]() |
|
![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() |
Article paru dans Vogue Hommes, mai 1995, pp.73-83, n° 146
![]() On peut lire sur sa pierre tombale : "GENEVA HILLIKER ELLROY, 1915-1958". Une croix rappelle son enfance calviniste dans un trou perdu du Wisconsin. Son dossier porte l'inscription : "JEAN (HILLIKER) ELLROY, 187PC (non résolu), date du décès, 22/06/1958." Je n'ai pas assisté aux obsèques; je m'étais fait excuser. J'avais dix ans, et je sentais que je pouvais manipuler les adultes à mon avantage. Je n'ai dit à personne que mes larmes étaient, au mieux, purement décoratives, et au pire, l'expression d'un soulagement hystérique. Je n'ai dit à personne que je haïssais ma mère au moment de son assassinat. Elle est morte à l'âge de quarante-trois ans. J'en ai aujourd'hui quarante-six. Si je suis allé vois son dossier à Los Angeles, c'est parce que je lui ressemble un peu chaque jour. C'est le shérif du comté de Los Angeles qui avait été chargé de l'enquête. Je pris des dispositions avec les sergents Bill Stoner et Bill McComas, de la section des affaires non résolues, pour avoir accès au dossier. Leur tâche consiste à passer en revue, périodiquement, les dossiers non classés, éventuellement pour les élucider de façon définitive, ou bien pour analyser l'échec de leurs collègues chargés de l'enquête au moment des faits. Les deux hommes se montrèrent très obligeants. l'un et l'autre me firent remarquer que les assassinats non résolus tendent à le rester : les mystères vieux de trente-six ans ne peuvent que s'épaissir avec le passage du temps et l'effacement des souvenirs. Je les assurai que je n'avais aucun espoir de découvrir une solution. Je voulais seulement examiner la somme de renseignements contenue dans le dossier, et voir où ils me mèneraient. Stoner me prévint que les photos étaient sinistres. Je lui affirmai que je tiendrais le coup. Pour moi, le vol jusqu'à Los Angeles se passa dans une sorte de brume. Mes souvenirs m'occupèrent pendant cinq heures. Ma mère disait qu'elle avait vu les Fédéraux abattre John Dillinger. Elle avait dix-neuf ans; à peine sortie de la ferme familiale, elle était élève dans une école d'infirmières. Mon père prétendait avoir eu une liaison avec Rita Hayworth. Ils se rencontrèrent en 1939 et divorcèrent en 1954. Leur "incompatibilité d'humeur" résidait dans leur amour de la chair. Ma mère avait deux passions : d'abord, l'alcool; puis les hommes. Mon père consommait sans compter des Alka-Seltzer pour son ulcère, et courait après les femmes avec le même manque de discernement. Je trouvais ma mère au lit avec des inconnus. Mon père me cachait ses liaison. Je l'aimais d'autant plus qu'il ne vivait pas avec nous. Ma mère était rousse. Elle buvait du bourbon Early Times, qui la rendait d'une sentimentalité larmoyante, et prenait des cuites monumentales. Le dimanche matin, elle m'envoyait à l'église et restait à la maison soigner sa gueule de bois. Le jugement du divorce prévoyait une garde partagée : je passais la semaine chez ma mère, et trois week-ends par mois chez mon père. Il loua un logement bon marché tout près de chez nous. Parfois, il restait planté sur le trottoir d'en face, pour assurer une surveillance. La nuit, j'éteignais l'éclairage du salon et je regardais par la fenêtre. Cette cigarette incandescente qui luisait dans le noir, c'était la preuve qu'il m'aimait. En 1956, ma mère nous fit quitter West Hollywood pour Santa Monica. Elle m'inscrivit dans une école privée de seconde zone qui s'appelait Le Parais des Enfants. C'était un dépotoir pour gosses perturbés de couples divorcés. Ma détention y durait de 7 heures 30 du matin jusqu'à 5 heures du soir. A 5h10, une horde de mère divorcées fonçait sur le portail. J'en ai gardé un goût prononcé pour les femmes de trente à quarante ans. Ma mère travaillait comme infirmière à l'usine d'électronique Packard Bell. Elle avait un ami prénommé Franck, un bon-à-rien ventripotent à qui il manquait un pouce. Une fois par semaine, elle m'emmenait dans un drive-in assister à un double programme. Elle buvait de l'alcool au goulot et me laissait m’empiffrer de hot-dogs. Je me réjouissais à l'avance des week-ends avec mon père. Pas d'église obligatoire, pas d'amants d'un soir qui s'attardent au lit, pas de changements d’humeur dus à l'alcool. Mon père menait sa vie avec nonchalance, mi par choix délibéré, mi parce qu'il avait le défaut d'être faible. Au début de l'année 1958, ma mère commença à monter de toutes pièces un énorme mensonge. Il ne s'agit pas, de ma part, d'un souvenir révisionniste : je me rappelle avoir flairé le coup monté dès le début. Elle prétendait qu'il nous fallait changer de cadre de vie. J'avais besoin d'habiter dans une vraie maison, pas un appartement. Elle me dit qu'elle en connaissait une à El Monte, une ville de la vallée de San Gabriel, à 20 kilomètres à l'est de Los Angeles. Elle m'y emmena en voiture. El Monte était une banlieue minable, habitée par des petits Blancs pouilleux et des truands mexicains aux cheveux gominés. La plupart des rues n'étaient pas goudronnées. Les gens garaient presque tous leur voiture sur leur pelouse. Notre future maison : une baraque en bois de séquoia, entourée de bananiers à demi morts. Notre déménagement rendit mon père furieux; il trouvait cette décision incompréhensible. Comment une femme blanche appartenant (de justesse) à la classe moyenne, ayant un emploi intéressant à une cinquantaine de kilomètres de là, pouvait-elle éprouver le besoin de s'installer dans une ville comme El Monte ? Le trajet en voiture aux heures de pointes prenait, au minimum, quatre-vingt dix minutes dans chaque sens. "Je veux que mon fils habite une vraie maison" : une véritable ineptie. Mon père estimait que ma mère prenait la fuite, soit pour échapper à un homme soit pour en rejoindre un autre. Il déclara qu'il allait engager des détectives pour en avoir le coeur net. Je fis mon trou à El Monte. ma mère améliora l'accord de garde commune : j'eus le droit de voir mon père tous les week-ends du mois. Il venait me chercher le vendredi soir. Il fallait faire un trajet en taxi et changer trois fois de bus pour arriver chez lui, juste au sud de Hollywood. J'eus dix ans. Ma mère me dit que je pouvais choisir avec qui je voulais vivre. Je lui répondis que j'avais envoie de vivre avec mon père. Elle me gifla. Je la traitai d'alcoolique et de traînée. Elle me gifla de nouveau et pesta contre l'emprise que mon père exerçait sur moi. Je devins une sorte de caisse de résonance entre mes parents. Mon père traitait ma mère de pocharde et de putain. Ma mère traitait mon père de pauvre type et de parasite. Elle le menaçait d'un déluge d'ordonnances du tribunal qui lui interdiraient à tout jamais de me revoir. L'école ferma ses portes le vendredi 20 juin, pour les vacances d'été. Sans perde un minute, mon père vint me chercher pour m’emmener chez lui. Ce week-end est reste gravé dans ma mémoire avec une netteté absolue. Je me rappelle avoir vu les Vikings au cinéma Fox-Wilshire. Je me souviens d'un plat de spaghettis dans un restaurant italien, chez Yaconelli. Je me rappelle un combat de boxe télévisé. Je me souviens que le retour en bus à El Monte me parut interminable, et la chaleur étouffante. A la gare routière, mon père me mit dans un taxi, et il attendit un autre bus pour rentrer à Los Angeles. La taxie me déposa devant chez moi. Je vis trois voitures de police noires et blanches. je vis ma voisine, Mme Kryzcki, sur le trottoir. Je vis quatre types en civil et, instinctivement, je compris que c'étaient des policiers. Mme Kryzcki leur dit : "Voilà le gamin." Un flic me prit à part. "Petit, ta mère a été tuée". Je ne pleurai pas. Un photographe de presse m'entraîna dans la cabane à outils de M. Kryzcki, où il me fit poser, une râpe à la main. L'année dernière, ma femme a retrouvé un exemplaire de cette photo. Elle a été publiée plusieurs fois, à l'occasion d'articles sur mes livres. La seconde photo prise ce jour-là n'avait jamais été publiée auparavant. On m'y voit devant l'établi, en train de poncer un morceau de bois. Je grimace d'une oreille à l'autre, pour crâner devant les flics et les journalistes. Ils ont dû mettre, vraisemblablement, mes simagrées sur le compte du choc que je venais de subir. Ce qu'ils ne pouvaient pas savoir, en revanche, c'est que j'avais aussitôt amorti le choc. La police reconstitua les événements ayant abouti au crime. Ma mère était sortie boire le samedi soir. On l'avait vue à El Monte, au bar du Desert Inn, en compagnie d'un blanc aux cheveux bruns et d'une femme blonde. Ma mère et l'inconnu quittèrent le bar vers 10 heures. Ce sont des gosses de mon âge, appartenant à une équipe de base-ball, qui découvrirent le corps. ma mère avait été étranglée dans un endroit inconnu, puis jetée dans des buissons, près du terrain de sport du lycée d'Arroyo, à deux kilomètres et demi du Desert Inn. Elle avait griffée jusqu'au sang le visage de son agresseur. Après l'avoir tuée, l'assassin lui avait ôté l'un de ses bas pour le lui nouer, sans serrer, autour du cou. J'allais vivre chez mon père. Ce dimanche-là, je me forçai à verser quelques larmes - ce devaient être les dernières. Mon avion atterrit de bonne heure. Los Angeles me parut surréelle, inconciliable avec la ville mythique de mes romans. Je descendis à mon hôtel et appelai le sergent Stoner. Il me proposa un rendez-vous pour le lendemain, puis m'expliqua comment trouver le bureau de la Criminelle; l'onde de choc d'un tremblement de terre avait dévasté les anciens bâtiments, nécessitant un transfert dans de nouveaux locaux. Le sergent McComas ne serait pas là. Il était en convalescence après une opération à coeur ouvert, conséquence classique du genre de travail qu'on exigeait des policiers. Je dis à Stoner que je passerais à l'heure du déjeuner. Il me prévint que le dossier risquait de me couper l'appétit. Je pris un dîner copieux dans ma chambre. Le soir tombait. Regardant pas la fenêtre, j'imaginai que nous étions dans les années 50. Les services de la Criminelle étaient provisoirement installés dans un immeuble de bureaux, à l'est de Los Angeles. La salle de réunions était impeccablement propre, à l’opposé de l'idée que l'on se fait des locaux de la police. Le sergent Stoner m’accueillit. Il était grand et mince, avec de grands yeux et une moustache tombante. Son costume était un cran plus chic que celui de ses collègues. Stoner m'offrit une tasse de café. Il me parla de la plus célèbre de ses enquêtes, l'affaire du meurtre du Cotton Club. Il m'impressionna. Ses jugements étaient judicieux, et ne s'encombraient pas de l'idéologie communément répandue dans la police. Il m'écoutait, formulait ses réponses avec soin, et me soutirait des renseignements avec un sourire et un geste sans conséquence. Il donnait envie de lui raconter ma vie. J'eus immédiatement conscience de son intelligence. Il s'en rendit compte. La conversation de déroulait de façon agréable. La première tasse de café fut suivie de deux autres. Le dossier était posé sur le bureau de Stoner - un petit dossier de à soufflets entourés de bracelets élastiques. Je savais que je tournais autour du pot. J'étais conscient de retarder le moment où je découvrirais les photos. Stoner lut mes pensées. Il me proposa de m'épargner les documents les plus pénibles en les retirant de lui-même. Je déclinai son offre. Le dossier était un fourre-tout : il contenait des enveloppes, des télex, des pièces manuscrites, deux exemplaires du registre des inspecteurs, et un amas de comptes rendus et de transcriptions d'interrogatoires. Ma première impression : j'avais devant moi le chaos qu'avait été la vie de Jean Ellroy. Je mis de côté l'enveloppe contenant les photos. Sur les télex, ce qui sautait aux yeux, c'étaient les numéros d'articles du code pénal et des dates de naissance. Les dates de naissance s'étalaient de 1912 à 1919. Les numéros désignaient des arrestations pour violence aggravées et pour viol. Ma mère avait quitté le bar en compagnie d'un homme "d'une quarantaine d'années". Les télex, déchiffrés se résumaient à des demandes de renseignement sur des individus ayant déjà commis des crimes sexuels. Je parcourus des documents au hasard. Quelques détails retinrent mon attention. La bar du Desert Inn : 11721 East Valley Boulevard. La Buick 1957 de ma mère : numéro d'immatriculation KFE 778. Notre ancienne maison : 756 Maple Avenue. Je lus les noms sur le registre des inspecteurs. Officiers chargés de l'enquête : les sergents John Lawton et Ward Hallimen. L'activité de la salle de police prit le rythme d'un ralenti cinématographique. J'entendis Stoner dire à ses collègues que l'opération de McComas s'était bien passée. Je repérai deux feuilles de papier à lettre grand format, chacune accompagnée d'une note. Au début de l'année 1970, deux femmes avaient écrit à la Criminelle, communiquant "à qui de droit" leurs soupçons sur leur mari respectif, dont chacune pensait qu'il avait assassiné Geneva Hillicker Ellroy. La femme numéro un indiquait que son ex-mari travaillait chez Packard Bell et avait eu une liaison avec ma mère et deux autres employées de l'usine. L'homme en question s'était "comporté de façon suspecte" pendant les semaines qui avaient suivi le meurtre, et il avait frappé sa femme quand celle-ci l'avait interrogé sur son emploi du temps pendant la nuit du 21 juin. La femme numéro deux affirmait que son ex-mari nourrissait "une rancune tenace" envers Jean Ellroy. Ma mère avait refusé une demande de remboursement de frais médicaux que cet homme avait présentée, et son ressentiment lui avait "fait perdre la boule". La femme numéro deux ajoutait un post-scriptum : en 1968, son ex-mari avait incendié, par vengeance, l'entrepôt d'un marchand de meubles qui avait ordonné la saisie d'un ensemble de meubles de cuisine dont il n'avait pas payé les traites. Le ton vindicatif de ces deux lettres plaidait en faveur de leur sincérité. Elles se montraient l'une et l'autre respectueuses des autorités. Les notes agrafées aux documents précisaient que les deux pistes avaient été vérifiées. C'était le même inspecteur qui avait interrogé les deux ex-maris. Il concluait que ces allégations étaient dénuées de fondement, et que les deux femmes ne se connaissaient pas; elles ne pouvaient être de connivence. Un meurtre relativement obscur. Deux accusations étrangement semblables - des accusations sans aucun lien entre elles - onze ans et demi après le crime. J'examinai le registre d’enquête. Ce qui manquait aux comptes rendus et aux transcriptions d'interrogatoires, c'était une continuité narrative. En parcourant des yeux quelques pages du registre, je me rendis compte que ma connaissance générale de l'affaire me suffisait pour rendre cohérente des informations éparses. Les constatations effectuées sur les lieux du crime étaient reproduites au milieu du registre. Le premier flic d'El Monte arrivé sur place avait noté que "la victime était étendue sur le dos, au bord de la route. Il y avait du sang séché sur ses lèvres et son nez. La partie inférieure du corps de la victime était recouverte par un manteau de femme. La victime portait une robe bicolore (bleue et noire). Un soutien-gorge semblait noué autour de son cou." Une observation plus poussée révèle : le soutien-gorge est en fait un bas. Le fil d'un collier se trouve sous le corps. Quarante-sept perles sont éparpillées alentour. Le médecin légiste arrive. Il examine le corps et remarque des meurtrissures sur le cou. Il pense que la victime a été étranglée à l'aide d'une corde à linge ou de la cordelette d'une fenêtre à châssis coulissant. Des traces de frottement sur les hanches indiquent qu'elle a été tuée ailleurs puis transportée sur le lieu de la découverte. L'enquête commence. Ma mémoire comble les lacunes du registre des inspecteurs. Aucune pièce d'identité n'est trouvée sur le corps. La police d'El Monte fait appel au service des enquêtes criminelles du shérif du comté de Los Angeles. Des communiqués sont envoyés au stations de radio. Le signalement de la victime est diffusé dans toute la vallée. Notre voisine, Mme Kryzcki, se manifeste. Amenée à la morgue du comté, elle identifie le corps. Elle déclare que Jean Ellroy était quelqu'un de bien, qui ne buvait pas et qui ne sortait pas avec des hommes. On découvre la voiture de ma mère garée derrière le Desert Inn. Les employés du bar sont convoqués au poste de police d'El Monte. Ils identifient ma mère grâce à une photo fournie par Mme Kryzcki. Oui, cette dame est bien venue la veille au soir. Elle est arrivée seule vers huit heures, puis, plus tard, s'est jointe à un couple. Cet homme et cette femme ne faisaient pas partie des habitués de l'établissement. Aucun membre du personnel ne les avait vus auparavant. L'homme était un Blanc au teint basané ou un Mexicain. Il était mince, âgé d'une quarantaine d'années, et mesurait entre 1,75m et 1,80m. La femme était blanche, blonde, et approchait de la trentaine. Ses cheveux était noués en une queue de cheval. Personne ne les a entendus échanger de noms. Une serveuse se rappelle qu'un habitué nommé Michael Whitaker a pris plusieurs verres avec la morte et les deux inconnus. Une autre serveuse fournit des noms : ceux de tous les clients connus qui sont venus au bar ce samedi soir. Les sergents Hallinen et Lawton consultent la liste des arrestations effectuées par la police d'El Monte et apprennent que Michael Whitaker a été ramassé ivre mort à quatre heures du matin. Whitaker, vingt-quatre ans, a été vu à pied près du restaurant drive-in "Chez Satan". Après avoir dessoûlé dans la salle de police d'El Monte, il a été relâché à 9 heures du matin. Les clients connus du Desert Inn sont convoqués et interrogés. Plusieurs se rappellent avoir remarqué ma mère en compagnie du Basané et de la Blonde. Ils n'avaient jamais vu ma mère avant ce soir-là. Ils n'avaient jamais vu non plus la Blonde ni le Basané. Michael Whitaker est convoqué à son tour. Hallinen et Lawton le questionnent. Un sténographe de la police retranscrit l'interrogatoire. La mémoire de Whitaker est embrumée par l'alcool. Il ne se rappelle par le nom de la femme avec laquelle il vit en ce moment. Il dit qu'il a dansé avec ma mère et lui a proposé un rendez-vous pour le dimanche soir. Ma mère a refusé, parce que son fils allait rentrer après avoir passé le week-end chez son père. Whitaker prétend que le Basané lui a dit son nom. Il est incapable de s'en souvenir. Il dit que ma mère, qui a quarante-trois ans, en paraissait "environ vingt-deux". Il ajoute qu'il a "pas mal picolé" ce soir-là et qu'il est tombé une fois de sa chaise. Il déclare qu'il a vu ma mère et le Basané partir ensemble vers 10 heures. Cela confirme mon intime conviction de toujours : il ne s'agit pas d'un meurtre prémédité. Un serveuse confirme la déposition de Whitaker. Oui, Michael est tombé de sa chaise. Oui, la rousse est partie avec le Basané. Hallinen et Lawton font venir un portraitiste. Les clients et les employés du Desert Inn décrivent le basané. Le dessinateur croque un portrait. Le dessin est transmis aux journaux et à tous les postes de police du comté de Los Angeles. Le personnel du Desert Inn examine des milliers de clichés anthropométriques sans parvenir à identifier le Basané. Des officiers de police font du porte à porte autour du lycée Arroyo. Personne n'a remarqué d'activité suspecte pendant la fin de soirée du samedi, ni le dimanche matin. Hallinen et Lawton interrogent une vingtaine d'originaux du cru, pervertis sexuels ou misogynes déclarés. Aucune piste ne se dégage. Aucun suspect n'émerge. Le mercredi 25 juin, un témoin se fait connaître : Lavon Chambers, serveuse au restaurant drive-in "Chez Stan". Hallinen et Lawton l'interrogent. Sa déposition - reproduite mot pour mot - est claire, précise et pénétrante. Tout ce qu'elle a déclaré à la police est nouveau pour moi. Son témoignage a modifié radicalement l'idée que je me faisais du meurtre. Elle a servi ma mère et la Basané - en deux occasions différentes - tard le samedi soir et tôt le dimanche matin. Elle décrit la robe de ma mère et son collier de fausses perles. Elle décrit la voiture du Basané : une Oldsmobile vert foncé de 55 ou 56. Elle dit que le portrait est ressemblant, que l'homme est blanc, et pas latino-américain. Ils sont arrivés à 10h20, peu après avoir quitté le Desert Inn. Ils "parlaient avec animation" et "paraissaient avoir bu". L'homme a pris du café. ma mère a commandé un sandwich de pain grillé au fromage. Ils ont mangé dans la voiture et sont repartis une demi-heure plus tard. Mlle Chambers a travaillé tard, cette nuit-là. Ma mère et le Basané sont revenus à deux heures du matin. Il a commandé du café. Il paraissait "calme et renfrogné". Ma mère était "assez éméchée et bavardait gaiement". L'homme "semblait en avoir assez d'elle". Mlle Chambers ajoute que la tenue de ma mère était "un peu désordre". Le haut de sa robe était déboutonné et l'un de ses seins en sortait. Le sergent Hallinen : "Pensez-vous qu'ils aient pu se livrer à des attouchements ?" Mlle Chambers : "C'est possible". Ils repartirent à 2h45. Le corps de Jean Ellroy fut découvert huit heures plus tard. Je m'intéresse ensuite au rapport d'autopsie. Le médecin légiste a relevé les traces d'un accouplement récent. Les poumons de ma mère étaient gravement congestionnés, probablement parce qu'elle fumait beaucoup depuis des années. Elle est morte par strangulation. Elle a reçu plusieurs coups à la tête. Sous ses ongles, on a retrouvé des amas de sang, des lambeaux de peau, des poils de barbe. Elle a résisté à son assassin. J'ouvre l'enveloppe des photos. La première série de clichés : les suspects interrogés, puis relâchés. Des hommes au visage cruel. Des brutes. Des petits Blancs humiliés par la vie et avides de revanche. Regards dures, tatouages, raideurs du psychopathe. Je reconnais Harvey Glatman, auteur de meurtres sexuels, exécuté en 1959. Une noté précise qu'il a subi sans résultat le test du détecteur de mensonges. La seconde série : des photos diverses et des vues prises au grand-angle des lieux du crime. Mon père, vers 1946. Une note au verso : "ex-mari de la victime". Un cliché pâli : ma mère adolescente. L'homme à ses côtés ? Probablement mon grand père, un immigré allemand. Lycée Arroyo, le 22-06-56. A l'angle de Santa Anita Road et King's Road - un terrain de football avec des poteaux de fortune. Les croix tracées dans le coin inférieur droit : l'endroit où le corps a été trouvé dans les buissons au bord de la route. La topographie des lieux manque de perspective. Chaque détail me paraît trop petit, dérisoire par rapport au mythe central de mon existence. Je regarde les photos du cadavre de ma mère. Je vois le bas noué autour de son cou et les piqûres d'insectes sur ses seins. La lividité a épaissi ses traits. Elle ne ressemble à personne que j'aie jamais connu. Je savais que ce n'était pas terminé. Je sentais que les heures passées à consulter le dossier constituaient un nouveau départ plein d'ambiguïté. Quittant les bureaux de la Criminelle, je me rendis en voiture à El Monte. Les années écoulées depuis 1958 avaient été cruelles. Je serrai les dents. J'avais l'impression que quelque chose allait me tomber dessus d'un moment à l'autre. Je m'attendais à une migraine ou un sévère tremblement nerveux. Les maisons préfabriquées avaient mal vieilli; elles baillaient aux jointures. Les pics de San Gabriel disparaissaient dans le brouillard. Le Desert Inn avait disparu. Il était remplacé par une baraque où l'on vendait des tacos. Le poste de police d'El Monte avait été rasé et reconstruit. L'école Anne Le Gore restait intacte. les graffitis de diverses bandes locales l'avaient remise au goût du jour. Le restaurant drive-in "Chez Stan" n'existait plus. Mon ancienne maison avait été restaurée au point d'en devenir méconnaissable. Le lycée Arroyo avait besoin d'un ravalement, et son terrain de sport d'un débrouissallage. Les mauvaises herbes poussaient drus à l'endroit marqué d'une croix sur la photo. La ville s'était rétrécie. Ses anciens secrets avaient sombré dans les souvenirs des nouveaux-venus. Stoner m'avait appris que le sergent Lawton était décédé. Quant à Ward Hallinen, il avait quatre-vingt deux ans et vivait près de San Diego. Je l'appelai, et lui expliquai qui j'étais. Il me prix d'excuser sa mémoire défaillant et me dit qu'il n'avait aucun souvenir de l'affaire. Je le remerciai pour tout le mal qu'il s'était donné trente-six ans plus tôt. Je me souvenais 'un policier qui m'avait donné un bonbon et je me demandais si c'était lui. Mes constatations me laissaient insatisfait. Décommandant une invitation à dîner, je me forçais à dormi. Je me réveillais à trois heures du matin - je n'avais plus les nerfs à vif, mais le dégoût m'accablait. J’étais incapable d'aligner deux idées cohérentes. Je descendis au gymnase de l’hôtel et soulevai des poids jusqu'en avoir mal au bras. Un bain de vapeur et une douche me firent du bien. Retournant dans ma chambre, je m'abandonnai sans résister aux pensées qui m'obsédaient. Des faits nouveaux venaient contredire des hypothèses anciennes. J'avais toujours pensé que ma mère était morte parce qu'elle avait refusé de faire l'amour avec un homme. C'était la conclusion de l'enfant que j'étais pour justifier l'horreur du drame : une femme meurt en résistant au viol. Ma mère a couché avec son assassin. Un témoin a assisté aux moments qui ont suivi l'accouplement. Puis ils ont quitté le drive-in. L'inconnu avait envie de se débarrasser de cette femme prête à tout qu'il venait de posséder et reprendre le cours de sa vie. Le drame a éclaté parce qu'elle désirait davantage. Davantage d'alcool. Davantage de distance entre elle et l'Eglise hollandaise réformée. Davantage de frissons dégradants dans des bars louches. Davantage d'amour au 16 000e degré de l'aridité. J'ai hérité ces pulsions-là de ma mère. A ma naissance, j'ai eu de la chance à la loterie des sexes : l'opinion publique est bien plus indulgent envers les hommes qui couchent avec n'importe quelle femme qu'elle ne l'est envers les femmes qui couchent avec n'importe quel homme. J’ai bu de l'alcool, j'ai pris des drogues et j'ai couru les filles avec l'insolence de ceux que l'on encourage et que l'on pardonne à l'avance. Seules la chance et la prudence des lâches m'ont sauvé du désastre. La souffrance de ma mère a été plus grande que la mienne : elle définit l'abîme qui nous sépare. Sa mort m'a appris à regarder en moi et à me tenir à l'écart. En me donnant cette leçon, qui est un véritable bienfait, elle m'a sauvé la vie. Ce n'est pas terminé. Mon enquête va continuer. J'ai rapporté d'El Monte un autre bienfait précieux : je suis fier de savoir que je lui ressemble. Geneva Hilliker Ellroy : 1915-1958. Ma dette s'accroît. Ton ultime terreur est la flamme à laquelle je me brûle. Je ne diminuerai en rien ton pouvoir en avouant que je t'aime.
|
| Contact us | ![]() |
![]() |