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  © Jean-Luc André d'Asciano

I. CAIN ET OEDIPE: au commencement était le crime, et Fritz Brown.

La civilisation grecque et le la civilisation juive se sont rencontrées en ce point incandescent qu’est la mise en croix du Christ. Incident violent, scandaleux, il provoqua la fusion de ces deux cultures en une religion nouvelle pour laquelle l’idée de Rédemption est centrale. Rédemption: le roman noir s’écarte du roman à intrigue par sa dimension métaphysique, et parce qu’il pointe ce lieu de non retour où seule la rédemption peut sauver l’homme de la damnation. Relisons alors ces deux premiers textes noirs que nous offrent Tragédies et Thora: l’histoire d’Oedipe et celle de Caïn.

Abel est pasteur, Caïn laboure la terre. Dieu le Père préfère les sacrifices d’Abel à ceux de Caïn. Celui-ci, jaloux, tue son frère. Dieu enquête: le sang d’Abel hurle des tréfonds du sol, et Caïn, qui refusait d’être le “gardien de son frère”, ne peut que reconnaître son crime. Il doit expier: il devient Errant, et, plus précisément: ”il devint un constructeur de Ville (Genèse 4.17)”. Oedipe, lui, doit résoudre un certain nombres d’énigmes: celle du temps, que lui pose la Sphinge, ou de l’homme mit en perspective dans la mort. Celle du meurtre: qui a tué le roi? Et avec celle-ci résoudre deux questions qui n’en font qu’une: qui est son père, qui est sa mère, qui sont ses parent?. Enfin, tout cela se passe dans une cité dont père et mère sont Roi et Reine, c’est à dire Père et Mère idéal. Premières enquêtes de la littérature, ces énigmes nous déclarent trois choses: la proximité entre le tueur et l’enquêteur, que répondre à “Qui est le père” ou à “Chercher la femme”, c‘est résoudre l’enquête, et enfin que meurtre d’homme et fondation des villes sont deux actes liés.

Tout cela, la fraternité de l’assassin et de l’enquêteur, la solution par l’apparition du Nom du Père en Deus Ex Machina, la présence sous tendue de la Ville comme scène mais aussi comme lieu devant être fondé, tout cela donc est la matière vive et brûlante d’Ellroy. Chez lui la famille est centrale, cause et solution.

Cette structure est en oeuvre dès Brown’s Requiem. Premier roman, il nous décrit un détective, Fritz Brown, dont le père, allemand, est arrivé aux Etats Unis au début du siècle. Ce détective est engagé par un fou obèse, Freddy Baker, dit “Gras Dogue”. Ce dernier veut prouver à sa soeur, Jane Baker, qu’il aime de façon incestueuse, que son protecteur, Sol Kupferman,vieil homme juif apparemment proche de la sainteté, est un être maléfique. De plus, Gras Dogue, orphelin théorique, s’est trouvé un père spirituel, le capitaine de police Cathcart.

Toute l’enquête tournera autour de ces deux questions: qui est son vrai père, et quelle est la personnalité du père spirituel?

Ellroy nous parle aussi du pardon et de la rédemption. Devant le corps de Gras Dogue, qui se révélera être un assassin, Brown déclare: “Il méritait de vivre (…) Il n’a jamais vraiment eut le choix. C’était inscrit en lui, dès le départ. Il était destiné à devenir ce qu’il est devenu (…) J’ai appris une chose en étant flic: qu’il y a des gens qui sont obligé de faire ce qu’ils font, qu’ils ne peuvent pas s’en empêcher (…). Je fais ce qu’il faut que je fasse, toi aussi et Gras Dogue aussi. La seule différence, c’est que notre conditionnement s’est tempéré d’amour et de tendresse. Pas le sien. Il n’a connu que la haine, que la colère, que la mesquinerie. C’est la raison pour laquelle je retourne l’enterrer”.

Il retourne l’enterrer et continue son enquête, alors que plus rien ne l’y oblige. Il lui faut en effet trouver qui est le père, qui est la cause, comprendre qu’elle fut le conditionnement d’origine, pour pouvoir alors accorder l’absolution à Gras Dogue et, à travers lui, à tous les hommes.

Ici, nous avons deux pères dans deux postures apparemment opposées: celui qui veut être le bien, celui qui veut être le mal. Le bien: son vrai père, le patriarche juif hait par son fils. Vieillard qui se révèle être un ancien mafieux, un homme de violence voulant soudain le pardon. Pour cela il donne de la drogue et du travail, refuse de tuer. Il veut être bon. Bonté mégalomane: il continue de vouloir organiser le monde, simplement selon ses nouvelles valeurs. Que se soit en figure du mafieux ou en figure de saint, l’intensité reste la même, l’imposture réside en la même façon de prétendre être: idéal, complet. Le mal ou le père spirituel, le capitaine Cathcart. A l’inverse de l’ancien mafieux, le toujours policier décide d’être une figure du mal et pervertie la Loi pour sa jouissance personnelle.

Ce rapport des pères à la loi, cette façon de non plus vouloir la subir ou la faire subir, mais de vouloir être la loi, et de ce qui découle de cette attitude -la transmission de la faute- est la clef des figures paternelles chez Ellroy. Autre constante de son oeuvre: ce qui définit le père ne tient pas du génétique mais du désir. Le père est celui qui désire, mais qui désire non pas la mère de l’enfant, comme dans une famille “normale”, mais l’enfant lui même. De là ces pères doubles qui parsèment les textes d’Ellroy, engendrant confusions, incestes et violences.

Outre la mise en place du père apparaît aussi dès Brown’s Requiem la figure de la mère. Celle qui n’est pas ou plus désirée par le père. Nous savons qu’elle fut d’abord belle et désirable, puis belle et folle, puis belle folle et violente, puis silencieuse dans hôpital, puis suicidée.

Les enfants, chez Ellroy, seront pris entre ces deux pôles: des mères désirable, dangereuses et inaccessibles, des pères se prenant pour la loi et devenant pervers. Les enfants alors éprouvent quelques difficultés à exister, et se retrouvent assassins, incestueux ou encore policiers, et parfois tout cela à la fois.

II. De la mère inaccessible à la femme morcelée, ou les insoutenables.

Parlons des mères. Celle de Brown’s Requiem qui refuse la maternité et essaye de tuer des bébés. certes, ses enfants ne l’ont jamais vue, mais elle préfigure les autres mères avec lesquelles il y aura confrontation.

Celle de Martin PLUNKETT (Un Tueur sur la Route), qui lorsqu’elle découvre le trio amoureux du Mari, de l’Amante et du Fils les frappe à tour de bras. L’amante, qui à ce moment pratiquait une fellation sur l’enfant, “saigne des lèvres”. La mère impose ensuite à son fils différents médicaments, dans l’espoir de lui faire oublier cette scène, puis le condamne au silence.Elle sombre petit à petit dans une folie tout aussi silencieuse, devenant un fantôme vivant. Lorsque Martin découpe les vêtements de sa mère, celle-ci le surprend et hurle à le vue de son érection. Il déclare alors: “ma mère passa du statut d’Enigme vivante à celui d’ennemi majeur”. Celle du Dahlia, à la fois assassine et malade, droguée, une “momie vivante”. Celle de Douglas Dieterling, belle, “très perturbée. Elle buvait du Laudanum. Elle faisait regarder à Douglas des dessin animées pornographiques” fabriqués par son père. Nous ne savons ce qu’elle devient: absorbée par le laudanum, elle disparaît d’elle-même. Celle du Glouton: beauté qui, en se mariant à Dieu, va coucher avec tous les hommes de passage, n’élevant son fils que pour en faire “l’un des esclaves les plus dévoués de tous ceux qu’elle a porté en son sein”. Elle aussi est totalement inaccessible dans son délire mystique. Enfin la mère de Loyd Hopkins, le policier frère de sang du tueur de Lune sanglante. Sa mère, après avoir tué le violeur d’Hopkins enfant, lui réapprend à parler et lui redonner le sein avant de sombrer dans la maladie et de devenir une chose paralytique et muette. Une chose, cela est important. Une chose à qui il rend visite, a qui il compte ses exploits.

Pour aller plus loin dans la compréhension de toutes ces mères à l’étonnant potentiel de violence, inquiétantes, presque carnivores vis-à-vis de leur progéniture, mais aussi belles et désirables pour ensuite mourir, s’effacer, disparaître, devenir choses, qui, en somme, passent de statut de Mère Désiré par l’enfant à Rien, à énigme, à mère incessible au lieu de mère réelle, pour donc comprendre ce qu’elles représentent, il nous faut nous attarder sur la Figure de Loyd Hopkins, Policier des Policiers, et celle de son frère de sang, le Serial Killer de Lune Sanglante, tueur des tueurs.

III Le Policier et le Tueur, ou du désir commun.

Ce n’est pas sans raison que ce policier “Pur”, qui veut défendre Veuve et Orpheline, perd pied face à son double Teddy Verplanck. Rien ne nous est dit de la mère de Teddy, mais nous savons pour quelle femme il tue:Kathleen Mc Carthy, “poétesse” qu’il perçoit comme une Reine et à qui il dédie ses poèmes. Car il écrit. Et il nous est suggérer que si son talent avait été réel, il aurait pu obtenir une rédemption par l’art, il aurait pu -tout comme le Glouton avec le jazz- trouver un équilibre, un mode d’être. Mais donc il écrit, et il tue: chaque femme assassinée est un sosie de celle qu’il désire et qu’il considère comme inaccessible, intouchable. Chaque femme qu’il tue est d’abord étudiée: il s’agit de fiançailles chastes et pures trouvant leur accomplissement dans les meurtres qui sont épousailles et purifications, qui sont vécus comme une délivrance.

Face au tueur qui écrit, Loyd Hopkins, le Flic qui séduit. Il séduit tant que le Mille e tre de Don Juan semble un peu court pour lui. Et ce Policier trouvera le tueur parce qu’aimant la même femme que lui. Leur désir est donc commun, et tout le livre ne fait que mettre en lumière leur gémellité.

Parlons alors du livre suivant: A Cause de la nuit. L’enquête d’Hopkins commence après la disparition de l’autre meilleur policier de New-York: Jungle Jack Herzog. Par la suite nous apprendrons qu’il s’est suicidé après la découverte de son être profond. Etre profond ambigu: est-il un homosexuel qui se suicide, comme Danny UPSCHAW, ou bien se rêve-t-il meurtrier? En effet le docteur Haviland veut à mener ses patients aux meurtres, et dans un autre registre, le Policier-Tueur Dave KLEIN est prêt à tuer n’importe qui contre argent comptant, tant qu’il n’y prend pas de plaisir. Chez Ellroy le désir du meurtre est donc plus grave que le meurtre lui même. La découverte d’une envie d’assassiner ou de l’homosexualité peuvent donc être des causes de suicide.

IV Roman de chevalerie et image de la femme.

Ensuite Hopkins trouve le roman d’Herzog. Lui aussi écrivait: un roman de chevalerie. “L’histoire de deux guerrier du moyen âge, l’un prodigue, l’autre chaste, amoureux d’une même femme, une princesse (…) D’abord rivaux, les deux chevaliers se témoignaient une mutuelle amitié qui s’intensifiait au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient de la princesse (…) trouvant en eux la télépathie qui les aidait à se défendre”. Déclarons de suite que les princesse et autre reines inaccessibles de la chevalerie sont toutes des figures de mère. De Femme du roi. Et que les Chevaliers de la Table Rondes, tout comme les Samouraïs et autres Guerriers saints forment une communauté dont la structure interne est celle de l’homosexualité. Celle-ci ayant souvent une figure de la sainte mère en guise de blason. Les deux meilleurs policier de New-York: Hopkins, proche des tueurs, qui aime toutes les femmes. Jungle Jack Herzog, peut-être proche des tueurs, et qui écrit un roman.

Observons maintenant les deux policiers de Clandestin: Hunderhill et la Fêlure: “La fêlure, c’était poésie, merveille et golf, moi c’était femme, merveilles et golf”. Il y à la une proximité entre le Don juanisme de ces policiers, la poésie (doublée de leur chasteté) de ces autres policiers et enfin le démembrement des corps féminin que pratiquent le serial-killer. Il s’agit toujours d’une en faite même image, celle d’une mère à la fois désirée, dangereuse et inaccessible.

Le serial-killer est un poète raté qui démantèle le corps des femmes pour le rendre rassurant. A la fois il le découpe en morceaux, le transforme en fétiche, fait du corps entier de la femme un fétiche qui signifie alors qu’elle n’a plus besoin d’être castrée, donc lui non plus. Il apprivoise aussi la chose qui se trouve dans le corps, chose à laquelle le confronte son désir: il découpe le corps, le fait non plus chose inquiétante, avec un point d’effroi, mais objet rangeable, manipulable, désamorcé. Il passe de la mère inaccessible à la femme morcelée. Il passe de la mère castratrice à la mère fétichisée, rassurante, en kit. Quel rapport avec le Don Juanisme? C’est simple: pourquoi Don Juan court-il en permanence après toutes les femmes, s’en s’arrêter à aucune?

V Don Juan et la mère.

Julia.KRISTEVA nous dit que Don Juan est : “Le fils d’une mère que son mari laisse rêveuse et qui transmet à son petit le désir de les conquérir toutes comme personne ne l’a jamais conquise elle?” En effet “Rien ne nous est dit de la mère de Dom Juan, et on ne peut que supposer l’absolu de cette beauté qui l’excite en permanence, c’est elle, en définitive: originaire, inaccessible (…). Le pouvoir phallique, du séducteur serait donc destiné à faire contrepoids au pouvoir d’une mère innommable, pouvoir qui ne peut qu’éclater dans le viol sublime de la langue, rethorique et musique confondue?” Poids de la mère toujours inaccessible et qui ne peut être brisé que par le viol de la langue ou de la musique. Musique si vitale pour les deux policiers de Brown’s Requiem, ou encore pour Le Glouton.

Revenons aux romans de chevalerie et à l’amour courtois. Un monde ayant une Reine comme mère inaccessible et adorée face à une communauté d’homme dont la structure de base est l’homosexualité. La Police de L.A dont le viril ensemble masculin, orchestré par Dudley Smith, le père de nombreuses filles qui se choisit des hommes parmi de “superbes garçons”, de “magnifiques jeunes policiers”, est une version avilie, contaminée, de cet univers: la reine s’est multipliée en veuves et orphelines et les hommes jouent entre eux.

VI Les Blasonneurs.

Enfin, puisque nous parlons d’écriture pour briser le pouvoir de la mère et de morcellement des corps féminin, rappelons que l’un des aboutissements de la poésie courtoise donna au XVI siècle une poésie fétichiste. Les poètes, alors inattentifs à l’harmonie générale du corps de leur maîtresse, en décrivent un par un les charmes particuliers, créant ainsi une poésie du corps morcelé, la poésie des “blasonneurs du corps féminin”. Ceux-ci découperont la femme en morceau, chaque morceau se suffisant à lui même: les cheveux, le front, l’oreille, les dents, l’oeil, le sourcil, le nez, la joue, la langue, l’ongle, la gorge, le téton, le nombril, le conin, le cul, la cuisse, le genou, le pied.Ces blasonneurs engendreront une querelle - et Jean de Vauzelle écrira, pour les contrer, un Blason de la Mort. Pour lui ces anatomistes à trop aimer le corps découpé oublient l’âme et vont vers la mort. Plus précisément ils vont vers la chose: là encore il s’agit de découper pour maîtriser, pour rendre rassurant. Mais il s’agit de découper dans l’équilibre de la poésie. Ce qu’en vain a tenté Verplanck.

Résumons-nous. Le Serial Killer, le tueur absolu, a une mère violente et inaccessible. Le Serial Killer fait de la poésie. Loyd Hopkins, le policier absolu, est le frère du Serial Killer, sa mère est elle aussi violente et inaccessible, il veut protéger la veuve et l’orphelin, il aime beaucoup les femmes. Hunderhill est policier, il aime beaucoup les femmes, son collègue aime beaucoup le poésie. Jungle Jack, autre policier, aime la poésie. Enfin la structure profonde de la communauté policière est homosexuelle.

Mère et femme se recoupent -ou se découpent- donc par ce lieu problématique qu’est le désir masculin. En effet: toutes ces femmes ne sont rien d’autres que des clichés terribles fabriqués par des hommes terrifiés. Clichés: l’intervention de Raymonde Coudert nous parle de cette construction des clichés chez Ellroy. Ici, je vais plutôt m’efforcer de comprendre comment les personnages masculins sont amener à ne pouvoir concevoir la femme que morcelée (cadavre) ou idéal (c’est à dire devant être protégée… mais aussi étant prostituée), et eux même se trouvant incapable de désirer pleinement, s’enfouissant alors dans des structures homosexuelles les menant à jouer des rôles de “vrais mecs”.

VI L’Angoisse de la castration.

Mère belles, mères désirées probablement, mais plus par l’enfant que par l’époux, les voilà aussi pouvant devenir violentes, castratrices. Qu’est-ce que ce dernier mot employé peut-être abusivement? Issu du registre psychanalytique, expliquons le en quelques lignes, au risque d’une vulgarisation hérétique. Pour l’enfant, il n’existe pas de différence des sexes. Or un jour, il comprend que sa mère n’a pas de Phallus. Ne pouvant encore imaginer qu’il s’agit d’un autre sexe, il croit qu’il s’agit d’une castration. Castration qui peut être retourné contre lui. Ceci n’étant que l’un des termes d’un complexe échange ayant lieu entre père, mère et enfant. Mais ce qui nous intéresse ici, c’est de savoir que l’enfant doit dépasser cette peur de la castration. Précisons: théoriquement, après la découverte de la “castration de la mère”, l’enfant à peur que son père, pour le punir de désirer sa mère, le châtre lui aussi. Phantasme pur, l’enfant doit dépasser cette angoisse pour accéder à l’identification paternelle et à son entrée dans la société par sa confrontation avec la Loi.

Revenons à ses enfants de chez Ellroy: peu ou pas de père désirant la mère, et, nous le verrons plus loin, assez inapte à mettre en place une quelconque loi. L’enfant, chez Ellroy, voit sa mère jouer le rôle du père pour lui interdire le désir. Elle devient terrifiante, et il n’existe pas de contre-pouvoir, de duo s’équilibrant pour permettre à l’enfant de sortir de son angoisse. une majorité des personnages masculins d’Ellroy sont resté des tout petits enfants.

La sexualité est castratrice. La femme est donc terrifiante, le désir aussi. Pour contourner cette terreur, il faut donc fabriquer des femmes idéales, des femmes non châtrées, des icones féminins comme la Vierge peut être une icone: vierge, tenant, exhibant son fils comme une part virile d’elle même.Femme à aimer, femme intacte. D’où l’extraordinaire sérialisation des actrices de cinéma: toutes ces prostitués qui ressemble à des femmes parfaites, incessibles, du grand Hollywood, d’où ces femmes surxeualisées que sont les prostituées, et le phantasme qui va avec, que ces femmes qui ont connus tant d’hommes ne peuvent pas être châtrées, donc pas être dangereuse, d’ou la l'intérêt porté à l’homosexualité féminine dans le Dahlia, et d’ou enfin la forme même du crime du Dahlia: la substitution ce qui doit bien être le sexe de la femme, sa littérale “seconde castration”.

De tout cela: femme terrifiante, désir castrateur, peur de la sexualité et donc incapacité à affronter le point “d’effroi”, la partie de chair, de viande qui a à voire avec le sexe, de toute ces incapacités et de la violence qui peut en découler, nous allons en reparler. Mais avant, il nous observer de nouveau cet autre membre du trio; le père

VII. Les Pères, ou des idéaux pervers.

Dans Brown’s Requiem, Gras Dogue a pour père un mafieux qui veut être saint et pour père spirituel un policier qui veut faire le mal. Mais dans les deux cas, ils veulent faire, ils veulent régir le monde: leur volonté de mal ou de bonté participent de la même mégalomanie: ils sont la lois, ils sont les maîtres de la cités. De leur paternité devrait naître ou naît un mode, un lien social qui est principe d’engendrement politique et religieux. Le père en tant que Maître est celui qui dit le bien. Mieux: il est le bien: sa sagesse souveraine commande à son corps, il peut commander à d’autres corps. Il se veut l’exemple, l’idéal. Et c’est parce que ce Père en tant que Maître est en réalité un Père pervers qu’il engendre, par la relation qu’il a avec ses fils, le mal. Ce mal qui fait que Gras Dogue Baker n’a pas le choix.

Nous disions Fondateurs de la lignées: les américains d’Ellroy sont arrivés en 1910, 1920, et se souviennent de leur pays natal, provoquant parfois quelques difficultés d’intégrations. Les pères allemands de Brown, Klein ou Bleichart, les père écossais de Madeleine où les Arméniens Kafesjian, les Hollandais et Norvégiens de Clandestin.

Dieterling et Exley père dans L.A Confidential, le père Sprague qui a construit la moitié d’Hollywood, mais aussi de moindre façon, les propriétaires d’immeubles allant de la famille Kafesjian à Dudley Smith lui même, irlandais chef de clan. Fondateurs de lignées et constructeur de ville, ils se considèrent Rois de la cité, chefs de tribus. Ellroy, à la fois en retournant aux années cinquante et en se centrant sur la dernière vague d’immigrations blanches, noue rejoue de façons urbaines les mythes fondateurs des USA. Non plus Cow-boy et indiens, mais Policier et Mafieux dans les villes. Non plus Héros solitaires dans un monde naturel, mais bien homme dans une ville, dans une structure sociale, et qui règnent sur d’autres hommes. C’est de la fondation des cités dont il nous parle, ou du moins de personnage qui se considèrent comme roi de cette cité toujours nouvelle, toujours neuve, toujours en construction.

Ces figures emblématiques, mégalomanes prennent alors pleinement leur sens face à des personnage comme Exley père,à la fois fondateur de ville et policier incorruptible. Mais que se passe-t-il lorsqu’un père au lieu d’appliquer la loi se considère comme étant la loi. Le discours analytique peut nous éclairer.

L’enfant, au moment du déclin de l’Oedipe, se tourne vers le père. Il se tourne vers lui et en même temps l’efface au profit d’un père imaginaire, d’un père idéale à haute stature. Ce père magnifique est fabriqué en partant d’une image sociale, celle des figures, policière où autre, qui incarne une autorité dont l’essence est d’origine politique ou religieuse. Ce père là doit donc être puissant. Ce père là, imaginaire, rappelons le, est celui qui fait la loi. Il est un père privateur, c’est celui qui prive de la femme, en référence au mythique père primordial du Totem et Tabou de Freud. Père privateur, certes, mais père digne d’être aimé, cette amour devant provoquer une identification à ce père Imaginaire qui par la suite devrait donner la voix de la conscience. La voix de son maître. Ensuite, Père privateur, Père Aimé, il est aussi LE père. Pas un père au hasard, le père, le responsable de la naissance du fils. Celui qui crée l’enfant. Qui fait qu’il est ce qu’il est. Donc qui fait aussi qu’il est ce qu’il n’est pas. D’ou reproche. Le père tout puissant à refusé de nous faire tout puissant. Nous avons des défauts. De là commence normalement une certaine haine du père qui doit mener l’enfant à faire le deuil de ce père imaginaire pour redécouvrir le père réel. Qu’est ce que le père réel? “Cherchez la femme” dirait Dudley Smith. Le père réel, pour l’enfant, ou l’adolescent quand c’est difficile, c’est d’abord l’homme d’une femme. Le père est celui qui à fait d’une femme une mère, la mère de l’enfant qui regarde cet homme qui après tout doit bien être son père. Le père; c’est l’homme tourné vers une femme, la mère, et qui devrait logique être la cause de son désir.

Si le père réel à avoir donc avec la jouissance de la mère et du père, il permet surtout à l’enfant de faire le deuil du père imaginaire. Pour cela il faut donc qu’il y ait un père réel. Un père qui d’abord ne se prennent pas POUR la loi. Qui l’applique, certes, mais non pas qu’il la fasse. Et cela veut dire que le père ne se tourne pas vers son fils pour le diriger, être omniprésent, dominateur, de ne pas être la loi donc de ne pas posséder le fils. Soyons plus précis: le père réel est celui dont la jouissance est tournée vers la mère, donc qui n’emploie pas la Loi dans une relation Sado-masochiste qui fait du fils l’objet de sa jouissance.

Citons alors LACAN: “Les effets ravageant de la figue paternelle s’observent avec une particulière fréquence dans les cas où le père à réellement une fonction de législateur ou s’en prévaut, qu’ils soit en fait de ceux qui font les lois ou qu’il se pose en pilier de la foi, en parangon de l’intégrité ou de la dévotion, en vertueux ou en virtuose, en servant d’une oeuvre de salut (…), de nation, (…) de sauvegarde ou de salubrité, de legs ou de légalité, du pur, du pire (…) tout idéaux qui ne lui offrent que trop d’occasions d’être en posture de démérite, d’insuffisance voir de fraude.” Quels sont donc ces ravages? Ce sont ceux que provoque les relations devenant alors et sadique et masochiste d’un père qui se veut privateur, le sadique, et d’un enfant qui se laisse torturer, qui est complice de cette torture en se plaçant comme imparfait, incomplet, sous le joug du père.

Revenons à Ellroy. Ces pères se prennent pour la loi. Ils ne sont les maris de personnes, ne se tournent pas vers la mère mais vers leur fils, en font l’objet de leur désir. Ainsi le père du docteur Haviland. Sa femme est de peu d’importance. Ce père a torturé et assassiné dix-huit femmes. Son fils fut témoin du meurtre de l’une d’entre elles. Les rapports violents qui existaient entre le père et le fils prennent leurs tournures définitives: le père apprend à son fils -en l’enfermant avec des rats ou lorsqu’il tue des chiens- à être dur. A être incorruptible. A faire sa loi. Le fils devient l’objet de jouissance du père, la mère est mise de côté et le fils joue le jeu. Il ne voudra plus que tuer, et tuer pour son père :” Il accomplit un voeux silencieux à la mémoire de son père, il lui montrera qu’il n’a peur de rien (…) Pour souscrire à l’héritage paternel, il sait qu’il doit choisir des filles” Sa première tentative de meurtre, manquée, il l’accomplira en portant des vêtements appartenant à son père.

Cas plus complexe, qui pose le problème des générations, de la paternité et des désirs croisé, celui du Dahlia noir. Le père Sprague est un fondateur, un manipulateur, un maître de la ville. Il couche avec sa fille Madeleine. Pour se justifier il nous dit qu’elle n’est pas vraiment sa fille, mais celle de celui qui fut son meilleur ami, le “pauvre Georgie”. Il préfère donc la fille de sa femme à sa femme, et à sa propre fille, Martha. Là est le premier problème: le choix de son désir. Martha, à la question: détestez vous votre père parce qu’il vous a touché répondra: “Non, parce qu’il n’en à rien fait”. Mais cela se complique: la mère, remplacée par la fille, retourne vers son amant, et ensemble ils découpent Elisabeth Short la bien nommée. Et cela parce qu’elle ressemble à Madeleine. A la fille trop aimé. Donc à la fois objet de jouissance du père social et objet de phantasme du père génétique. Son image découpée par sa mère et son père, elle même objet de jouissance de son autre papa, Madeleine Sprague devient alors au mental ce que son double, Elizabeth, est en cadavre. Elle se scinde, se divise, se morcelle en multiple personnalités. Sa folie la rends plusieurs, la divise en plusieurs morceaux. Alors elle aussi tue. Pour faire plaisir à papa. A celui qui est pour elle son papa. Celui qui la désire.

Avec Le Grand Nulle Part, la tendance s’inverse: Reynold Loftis retrouve un fils qu’il va de suite et littéralement transformer en objet de sa jouissance. Sous prétexte de le sauver du père des père, Dudley Smith, il lui refait le visage à sa propre image. Le père en caricature obscène de Dieu crée son fils à sa propre image pour ensuite le séduire. Ce fils se détruira le visage et deviendra un tueur carnivore, mordant ses victimes, les castrant. Mais non plus cette fois pour le père. Ou du moins en hommage inverse: pour le père, pour tuer le père.

Tuer le père toujours dans L.A Confidential. Certes bien sur avec la figure de Dieterling et de son fils assassin, mais surtout par le face à face Edmund et Preston Exley. Celui-ci est le père, il est créateur de ville, il se considère comme la loi. Mégalomane complet, il instaure bien un rapport sadique avec ses deux fils. Notons au passage que nous ne savons rien de la mère d’Edmund. Rapport sadique entre les deux fils, mais l'aîné, le préféré, meurt comme policier. Il ne détrônera pas le père. Le second subit les sarcasmes: il n’est pas à la hauteur, il n’est pas un homme d’action, il ne sera jamais comme son père. Père qui compose un album photo de ses meilleurs enquête pour les faire lire à ses fils. Père saturnien. Exley Junior doit l’éliminer. Une seule enquête importe pour lui: celle qui va montrer que son père s’est trompé, est faillible, humain, non plus idéal mais réel. Le père ne le supportera pas: il se suicide, Exley est enfin libre, libre de devenir père à son tour. Hélas non: en devenant réel, le père Exley a amené avec lui l’amante de son fils. La veuve et orpheline à la fois, personnifié par la mexicaine violée, se suicide avec le père. Sans femme, comment va faire Exley pour être père? Simple, il va devenir le père des policiers.

Mais cela est difficile: père des policiers, nous avons vu que Dudley Smith a déjà pris ce rôle. Avec perversion, faisant des policiers l’un des lieu du mal. White Jazz est donc le grand roman de l’affrontement entre ces deux figures: le chef de la horde et le futur chef de la horde. Exley gagnera: Dudley finira paralytique et énuclée. Ce qui confirme enfin que tout cela est bien une guerre de paternité perverse, c’est le rôle que jouent les autres policier. Le si “beau boxeur” qui n’est qu’appât, puis le si violent David Klein. Celui vivra, trouvera la voix de la rédemption en quittant la police et sa mégalomanie qui font dire à tous ses policiers qu’ils sont la lois. Il quitte même le pays, avec un nouveau nom: Edmund Smith. Le policier qui s’en va, qui quitte ses pères, qui s’arrache et refuse le jeux de ce système pervers et celui qui peut emporter le nom de ces deux pères.Il est le fils qui porte en lui, nominalement, un vrai filiation.

David Klein s’en va. Il quitte le jeu. Ceux qui partent sont ceux qui gagnent. Nous allons le voir, en guise de conclusion, avec Hunderhill, policier démissionnaire de Clandestin. Mais auparavant, que dire de ces figures de pères et de mères qui, à force d’être idéaux sont meurtriers, carnivores, saturniens?

VIII Infantilisme Sexuel?

Il est possible qu’Ellroy pointe ici une défaillance, une faiblesse de l’imaginaire américain. Un monde encore infantile -celui qui justement peut osciller entre la pornographie et la pudibonderie- qui ne peut assumer la défaillance humaine, sa part de mal ou d’horreur, et qui alors se lance dans la construction de mythe ravageur. Défaillance infantile d’une société qui se veut tenant de l’ordre mondial, qui ne peut assumer l’angoisse ou la peur, qui veut des mères divines et des pères idéaux pour s’imaginer comme tel, et avec pour conséquence une violence compulsive, une image de l’homme survirilisé jusqu’à n’être plus qu’une baudruche, et une femme si pure qu’il s’agit en réalité de lui dénier son statut d’être à part entière. Monde infantile, à l’imaginaire douteux, se gavant d’icones rassurantes: tout cela se passe bien à Hollywood, lieu de production des mythes, lieu de réécriture de l’histoire fondatrice en belles histoires de bons et méchants.

Mais nous ne sommes pas américain. Qu’Ellroy cerne cette faiblesse est un fait, mais un fait non suffisant pour justifier de notre lecture. Et cette imaginaire ne nous est pas totalement inconnu: l’angoisse, l’effroi, le désir, la Loi et les pères sont aussi les éléments de notre petit théâtre mental, et la soudaine découverte des horreurs intérieures de l’être humain, ce soudain jardin des supplices qui fascine tant ces personnages sont aussi en nous.

Enfin, outre cette déclaration d’une complexité de l’âme humaine, d’un il existe une part de violence, de désir et d’horreur en nous tous, part peu ou non contrôlable, Ellroy nous conte aussi une fabuleuse histoire de commencement du monde. Car il s’agit bien de l’histoire de l’entrée d’une horde dans la civilisation. Horde sauvage, au père saturnien qu’il faut mutiler et détrôner en passant par le meurtre fondateur. Et cette fondation nous déclare d’abord, tout comme il existe une par d’ombre en chaque homme, que le mal et l’envers de la Loi. Et que la Loi est bien l’interdiction de l’inceste. Interdit qui oblige l’homme à multiplier les liens d’amour avec d’autres familles, à créer une communauté. Tant Saint Augustin que Freud s’accordent sur ce point: l’interdiction de l’inceste n’est pas une Loi négative, interdisant l'accès à un être, mais une loi positive, ordonnant le Don de la soeur ou de la fille à autrui, don devant ainsi multiplier les liens entre les hommes.

IX. ADAM ET EVE: à la fin était le désir.

Refus de l’inceste et mise en place de la Loi. Dave Klein , policier tueur incestueux, goûte enfin au noir soleil de la rédemption: il quitte la police et sa soeur. Le double noeud pervers de l’inceste et de l’homme fait loi se dénoue, le Quatuor de Los Angeles se termine. La fin du Mythe et l’entrée dans l’histoire (avec Américan Tabloïd?). Mais qu’est ce que la rédemption? Ce mot est central dans Clandestin: le rédempteur, c’est celui qui assume le rôle que Caïn refusait: celui qui ait le gardien de son frère. Lorsque Freddy Gras Dogue Baker meurt, Fritz Brown devient le gardien du repos de son âme, et il en est de même avec la femme assassiné qui ouvre l’histoire de Clandestin. Le rédempteur est le gardien des morts. Mais il est aussi celui qui renoue avec la mort, avec le temps: face au monde clos, cyclique des pères couchant-dévorant leurs enfants, se prenant pour la Loi et ne désirant aucune mère, être hors du temps, Hunderhill est celui qui désire une femme et adopte un enfant. L’adopte: la encore ce qui désigne le père n’est pas génétique mais affectif: le vrai père est celui qui désire sa femme, et non sa progéniture. Et le vrai père et celui qui n’est pas La Loi. Hunderhill démissionne. Même construction à la fin du Dahlia: Bleichart démissionne, n’est plus la loi est peut être père car homme aimant une femme. Une femme au dos lacérée par des lames de rasoirs, tout comme Hunderhill aime une femme qui boite: toutes deux ne sont pas intactes, ce qui veut alors dire qu’elles sont entières.

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