Elle déguste un joyeux plat chinois, sirote un coca, et balance un de ces petits sourires à vous enméler les baguettes. Ce petit traiteur asiatique du 11ème arrondissement lui va comme un gant. Un jean trop grand, épais comme un sac militaire, un blouson de bande armée, et une sacrée pêche. On se dit qu'elle vient de commettre le casse du siècle. Dix minutes plut tôt, elle courait en traversant la rue, comme un mec, tout ça parce qu'elle avait croisé une vieille copine. Alors ... Alors, ça va ? "Oh oui, tellement bien !" Clotilde Courau telle qu'en elle-même. Simple, nature, provocante et romantique, avec cette dose de naïveté noyée dans un idéal. Une journée avec elle ressemble à un véritable rodéo urbain. Elle répond court, mais garde sans cesse les questions en mémoire pour y revenir un peu plus tard et balancer une réponse qui claque.
A force de la regarder, on devine ce qui doit traverser la tête d'une jeune femme de vingt-sept ans. Elle n'est pas tout à fait belle, ne cherche pas à faire jolie, mais se découvre depuis peu une sensualité dont parfois elle abuse. Elle aime se faire photographier, imagine toute sorte d'idées, fabrique des des scénarios, parfois limités, jusqu'au moment où le jeu ne l'amuse plus et qu'il faut vite passer à autre chose.
Sa première confession a visé juste. Tout de suite, d'emblée, sans fausse pudeur. "Je suis amoureuse." Follement, terriblement, sans même se demander si tout cela existe vraiment. "Je n'imaginais pas l'amour aussi fort". Entre deux pincées de soja, elle relève la tête, sourit comme une timide l'aurait fait en avouant une bêtise, mais se redresse en annonçant sans faiblesse : "Et oui, je suis amoureuse." Et voilà ! Par ici la sortie. Clotilde Courau vient de débarquer sur la planète Amour avec violence. C'est lui, elle en est sûre ... Elle n'en revient toujours pas, mais c'est lui, alors ... "Alors, le coup de foudre, un point c'est tout. Cet homme, il est ma nouvelle famille. Je ne vois pas ce qui pourrait nous séparer. Sauf peut-être la mort ... Comment survivre à cela ? C'est lui, li et encore lui, pour toujours ... J'ai toujours rêvé de vivre cet amour-là. Je me réveille avec lui et je ne sais pas comment cela va se passer. De la pure folie, l'évidence aussi. Pour lui, tout a été d'emblée très logique. Pour moi, un peu moins. Peut-être par peur de l'évidence justement, ou d'une trop grande simplicité. Il y a eu chez moi une comme une espèce de lutte intérieure. Cela fait cinq mois et chaque jour c'est un peu plus fort". Elle continue de grignoter son rouleau de printemps. On la sent sereine, heureuse. "C'est vrai que je le suis. C'est l'amour comme je le vis. C'est être avec l'homme que l'on désire plus que tout, traîner au lit avec lui le matin, être au cinéma avec lui, dans une salle vide, et être à ce moment-là totalement libre avec lui, l'embrasser où je veux quand je veux." Elle ne rougit pas des mots qu'elle déverse, de cette sorte d'impudeur qui la pousse à se confier plus d'habitude. Elle ne rougira que bien plus tard, lorsqu'en réfléchissant à tous les acteurs avec qui elle aimerait tourner, elle livrera sans réfléchir le nom de Guillaume Depardieu. Une seconde d'arrêt, un ange qui n'a même pas le temps de passer dans une pièce et elle de conclure "Oh, tant pis, de toute façon, tout le monde le sait." Maintenant, oui ...
Il y a un an et demi, au téléphone depuis Los Angeles, elle racontait ses folles soirées, son expérience américaine, son désir d'aller un peu plus haut. Depuis, tout est arrivé en accéléré. D'autres auraient pêté les plombs ou débranché, pas elle. Pas le temps de s'arrêter pour contempler la vie lorsqu'on ne fonctionne qu'à l'excès. Depuis 1969 et Levallois-Perret, tant de choses se sont passées. Dans le désordre, le Bénin, l'Amérique avec une tournée de huit mois sur les planches aux côtés de Malkovitch entre New York et Chicago, le collège Sainte-Marie de Neuilly, la galère, la rue Blanche, le manque d'argent, le cours Florent, la rencontre avec Vanessa Paradis dans Elisa, Oscar Wilde avec Rupert Everett, Le Petit Criminel sous la direction de Doillon, Tavernier et L'Appât, husqu'à Fred, ce drôle de polar urbain où elle joue Lisa, la femme d'un chomeur paumé. Elle a imposé sa frimousse, son rire, ses larmes ... Et les projets ne manquent pas. Elle vient d'achever le tournage de Marthe ou la promesse du jour de Jean-Loup Hubert avec Guillaume Depardieu, enchaînera cet été avec le prochain Karim Dridi, Hors-jeu, confie un possible avec Kenneth Branagh, et exrprime sans l'avouer une grosse envie d'être enlevée pour le film que prépare Carax. Elle le sait sans même le savoir, mais l'époque joue pour elle. On pressent comme un tournant important, un itinéraire bis, une déviation. "Je ne suohait pas provoquer les choses, tout au plus les accompagner, jusqu'au bout pour leur donner toute mon énergie." Le théâtre ? "Tout est arrivé à chaque fois au bon moment. Un bon texte, un bon partenaire, une bonne expérience. Ce n'est pas tout à fait un hasard. J'ai montré certaines qualités, éprouvé des facilités à faire certaines choses. Comme pour le reste, j'ai fonctionné à l'évidence." Mais au fond, voudrait-elle seulement être et rester comédienne ? "Ce n'est qu'une étape, c'est sûr..." Elle sourit, pose toujours son regard même de loin. C'est elle, on n'en doute pas. "Le métier d'actrice est un art mineur. J'ai peur d'être un jour frustrée et j'ai ce constant besoin de challenge, de mise à l'épreuve, de vivre en danger." Un petit gain de prétention logé au coeur de son réalisme. On lui pardonne volontiers. Elle n'y est pour rien. Ses audaces lui serviront de paravent contre l'ennui. "Il va falloir que je surprenne. Je veux mettre à la batterie. Mon rêve ? Devenir la guest-star d'un groupe de rock." Elle en rigole sans quitter son sérieux. Elle s'imagine cinq minutes sur scène, transpirant devant une salle comble et réclame aussitôt de la musique. "Plus fort, les Stones. La batterie, c'est la liberté absolue, l'instrument de la liberté. Et puis j'ai déjà fait de la basse."
Que lui faudra-t-il d'autre pour continuer à vivre comme aujourd'hui . Elle qui adore bosser, exiger d'elle-même pour ne pas s'énerver trop lorsqu'elle ne se sent plus assez professionelle. La célébration d'elle-même lui fait au fond un peu peur. "J'ai trois soeurs. Je suis l'aînée. Forcément, elles sont devenus fières. Mais je veille à ce qu'elles ne soient pas soeurs de Clotilde. Elles sont toutes formidables, font d'autres métiers que moi. Quand on se promène toutes les quatre dans la rue, c'est de la folie. Et les soirée sont infernales..." Comme elle ! Elle est à l'âge des moments qui s'ajoutent, des jours qui comptent, des premières mises en perspective. Elle dépense son argent sans trop y réfléchir mais commence à se dire qu'il faudrait peut-être en mettre un peu de côté. Jsute au cas où ! "Je dépense beaucoup pour m'habiller. La mode, j'adore ça. C'est merveilleux d'avoir la possibilité de s'embellir, de mélanger les créateurs, les styles et de parvenir un jour à trouver le sien. Là encore, il y a une certaine évidence. Mais elle ne surgit pas tout de suite, pas toujours. Je sais mieux ce qui me va aujourd'hui." Et elle ne se gêne pas pour le dire. "Pas de collier, non pas ce bracelet, oui à cette coiffure, peut-être pas cette rove, d'accord pour le sac... Ajourd'hui, j'accepte ma sensualité, ma féminité. C'est au contact de Vanessa Paradis que j'ai appris à faire celà. Quand je fais du shopping avec elle, j'apprends beaucoup. C'est une rencontre importante. Elisa, c'est le film qui m'a boostée, un début, l'aube de moi-même, le commencement..."
Parfois, on sent poindre quelques petites révoltes dans la voix. "Je m'engage tous les jours dans ma vie. Je ne triche pas , du moins je ne crois pas. Je lutte contre le mensonge. Rien ne peut me faire mentir. La seule possibilité de le faire serait de ne pas faire mal. Mais au bout d'un certain, tout vous rattrape. Si bien que parfois, il est préférable de ne pas dire les choses." Mais il y a aussi comme une nécessité à sortir du lot, à de couper du groupe, de la communauté, juste pour réfléchir." Je trouve que ma génération n'est pas assez audacieuse et courageuse. Elle se ment beaucoup à elle-même et baisse trop les bras. Ilfaut rêver, sinon qu'est-ce qu'il nous reste ?" certains lui diront que c'est tellement facile de rêver lorsque ce que l'on vit colle à ses plus vieux fantasmes d'enfant. Clotilde Courau est comme cela. Sans attaches majeures, sans liens, presque sans endroits. Elle cumule les sensations, additionne les vertiges, les expériences. "Au fond, chez moi c'est partout. Los Angeles ? J'y aime la dérision. C'est la ville des barges, des fous complets. Là-bas, tout est possible, le pire comme le meilleur." Elle vibre au gré des alchimies, sort d'elle-même quand elle sent que c'est le moment ... Cette fille est un peu folle, un peu sage, un peu femme, beaucoup comédienne et capable de s'exposer elle-même à la question qu'elle aimerair qu'on lui pose. "Cette question, se serait : Clotilde, t'en a pas marre de dire des conneries ? Et je répondrai : si, mais j'essaye de me soigner." Et pourtant, en la quittant, on se dit qu'elle n'est pas prête d'y arriver. Tant mieux !
Par Christian Moguérou